Les stratégies américaines rendent la vie difficile aux entreprises canadiennes.

Une autre gifle pour l'industrie du bois d'oeuvre

Le Canada se retrouve exactement dans la même situation qu'il a été lors de la dernière crise du bois d'oeuvre, alors que les Américains utilisent la pression financière pour contraindre le gouvernement fédéral à négocier une entente pour encadrer le commerce du bois d'oeuvre au sud de la frontière.
Le département américain du Commerce a confirmé en après-midi lundi l'imposition de droits antidumping préliminaires moyens de l'ordre de 6.87 % (4,57 pour Résolu) qui s'ajoutent aux droits compensateurs préliminaires déjà décrétés sur le subventionnement du bois rond canadien. L'industrie canadienne du bois d'oeuvre est donc maintenant frappée par une taxe frontalière moyenne d'environ 27 %, puisque le 6,87 % s'ajoute à un droit compensatoire de 19,88 %. 
Ce sont les géants de l'industrie de l'Ouest canadien qui font grimper la moyenne avec des taux qui dépassent les 7 %. 
Le professeur Carl Grenier du Centre d'études pluridisciplinaires en commerce et investissement international espère que le gouvernement canadien ne s'écrasera pas comme l'avait fait celui de Stephen Harper en 2006, alors que le Canada a abandonné 1 G $ sur la table pour en arriver à une entente pour encadrer le commerce du bois d'oeuvre.
Le spécialiste des litiges, qui a été membre de l'équipe du gouvernement du Québec pendant d'autres crises de même nature, admet que ces stratégies américaines rendent la vie difficile aux entreprises canadiennes qui auront de la difficulté lorsque les droits combinés des deux volets (compensateurs et antidumping), vont dépasser les 30 %.
« Les droits préliminaires sont toujours élevés et il est possible de les faire diminuer de façon significative par la suite. Les droits finaux seront connus en septembre et à partir de ce moment, le Canada pourra entreprendre les contestations devant les autorités américaines en premier et les tribunaux du commerce par la suite », reprend le spécialiste qui réitère que le Canada a déjà eu gain de cause contre les Américains.
Le taux de change favorable aux scieurs canadiens est souvent évoqué comme mécanisme pour diminuer les effets des droits compensateurs. Les Américains tiennent compte du taux de change pour les droits compensateurs antidumping et ne le font pas pour les droits compensateurs reliés à la plainte sur le subventionnement allégué du bois par les gouvernements des provinces.
Il y a toutefois des signes qui ne trompent pas et Carl Grenier est convaincu qu'en plus des objectifs économiques poursuivis par la Coalition américaine du bois d'oeuvre, il y a une volonté plus que jamais affichée par les Américains de retirer le chapitre 19 de l'ALÉNA qui contient les mécanismes de règlement des litiges. Ce qui implique qu'il pourrait y avoir une entente de principe pour le bois d'oeuvre avant le début de la renégociation de l'ALÉNA en août. Carl Grenier considère que cette renégociation sera difficile à mener si jamais le litige du bois d'oeuvre persiste toujours.
La décision du gouvernement canadien de mettre en place un programme de support à l'industrie du bois d'oeuvre aura son utilité dans les circonstances. Le geste démontre aux Américains, selon le spécialiste, que le gouvernement du Canada est prêt à appuyer son industrie. Il s'agit d'une première dans ces conflits commerciaux. Le gouvernement québécois a également envoyé un message aux Américains en réservant une enveloppe dédiée aux garanties de prêts. 
En avril dernier, le département américain du Commerce a imposé à cinq entreprises canadiennes des droits compensateurs variant de 3 à 24 %. Certaines autres ont été informées qu'elles devraient verser des droits de l'ordre de 19,88 % pour vendre sur le marché américain. Il s'agit des droits imposés en vertu des prétentions de l'industrie américaine sur le subventionnement du bois rond au Canada.
Le Canada a créé des liens avec des acteurs américains importants qui s'opposaient aux droits imposés sur les produits canadiens afin d'assurer une meilleure concurrence sur le marché du bois d'oeuvre. Le Canada a cependant laissé tomber ces alliés américains dans les différents règlements, dont le dernier négocié par le gouvernement de Stephen Harper.
Le président du Conseil de l'industrie forestière du Québec (CIFQ), André Tremblay.
300 M $ en taxes, estime André Tremblay
Le président du Conseil de l'industrie forestière du Québec (CIFQ), André Tremblay, estime à 300 M $ le coût des deux taxes préliminaires imposées par le département américain du Commerce pour l'industrie québécoise du sciage au cours de la prochaine année.
« En raison du prix que nous sommes en mesure d'obtenir sur le marché américain et du taux de change, on ne peut pas dire aujourd'hui que les entreprises vont avoir des difficultés. C'est vrai à court terme, mais il ne faudrait pas qu'il y ait une baisse rapide du prix sur le marché », a souligné le président du CIFQ.
Il y a un mois, le bois canadien se vendait sur le marché américain le même prix qu'en 2004 alors qu'il atteignait des sommets. Par contre, depuis cette période, le prix du bois a déjà reculé de 10 %. Selon André Tremblay, il y a des signes positifs aux États-Unis qui devraient permettre aux prix de se maintenir pendant un certain temps.
« Il n'y a pas pour le moment de problème, mais c'est tout de même 300 M $ que les entreprises n'auront pas dans les coffres pour réaliser des projets d'investissement comme la scierie Girard dans la modernisation des lignes de sciage. Ce qui signifie que lorsqu'une crise survient pour les prix, ce sont nos entreprises qui n'ont pas été modernisées qui ferment en premier », déplore le président du CIFQ.
La décision du gouvernement du Québec d'accorder des garanties de prêts pour supporter les entreprises exportatrices a déjà des retombées au sein de l'industrie même si aucune entreprise n'a cogné à la porte d'Investissement Québec. Les entreprises maintiennent la cadence des opérations sans craindre de faire face à un problème de liquidité si jamais le marché s'essouffle.
« Les dirigeants savent qu'advenant une baisse des prix, ils vont pouvoir compter sur le gouvernement pour supporter les coûts des deux droits compensateurs. Chaque fois qu'une entreprise exporte 1000 PMP aux États-Unis, elle doit débourser 135 $. C'est assez important. C'est pour cette raison qu'il était important d'avoir un programme. »
André Tremblay est prudent lorsqu'il est question de négocier une entente avec le gouvernement américain avant le début des discussions sur l'ALÉNA. Il souhaite que le gouvernement canadien ne tronquera pas le bois d'oeuvre dans le cadre de ce processus réclamé par le gouvernement américain.
« Le bois d'oeuvre a des impacts trop importants pour qu'il soit mis à l'intérieur d'une négociation sur l'ALÉNA. Nous devons faire le combat jusqu'au bout pour démontrer que notre industrie ne bénéficie pas de subvention pour la ressource contrairement à ce que nos voisins prétendent », a conclu André Tremblay.
Le premier ministre Philippe Couillard veut convaincre les Américains de la distinction du régime forestier québécois.
Philippe Couillard inquiet
Louis Potvin / Philippe Couillard ne cache pas son inquiétude face à l'imposition de droits antidumping de la part des Américains, mais veut continuer à les convaincre de la distinction du régime forestier québécois.
« Le gouvernement va rester fermement aux côtés des travailleurs forestiers et des entrepreneurs comme on l'a fait dès le jour 1 de cette crise-là. On va finir par faire entendre raison aux Américains sur le fait que notre industrie n'est pas subventionnée, qu'elle est compétitive et qu'elle ne doit pas être pénalisée par l'imposition de tarifs. On va passer à travers cet épisode-là. »
Il a rappelé que son gouvernement a mis en place des garanties de prêts pour aider les compagnies à faire face à l'imposition de droits compensateurs. « On soutient l'industrie et on l'accompagne à développer de nouveaux produits et développer de nouveaux marchés. Il faut continuer à encourager notre industrie à se transformer. On va toujours faire des 2x4, mais plus on va aider l'industrie à être compétitive et développer de nouveaux produits, plus on va s'assurer de la prospérité de l'industrie forestière. Et donner un message à nos jeunes qu'il y a un avenir formidable pour la forêt. C'est une industrie moderne et qui respecte les fondements du développement durable. »
Philippe Couillard a affirmé hier qu'il n'y a pas eu d'entreprises forestières propriétaires de scieries qui ont demandé d'aide jusqu' à maintenant. Il semble que la force du marché, le prix du bois et la faiblesse du dollar canadien n'ont pas freiné les ventes aux États-Unis.