Un souper presque parfait

Lorsqu'il est parti de notre maison en rangée, je l'ai imploré de rester. C'est lui qui m'a raconté ça, beaucoup plus tard. Ma mémoire n'a soutiré que quelques parcelles à ces trois années où nous avons fait vie commune, comme une vraie famille. Si ce moment crève-coeur a bel et bien existé, mon subconscient ne l'a pas assimilé. Mais je l'ai mis en scène des dizaines de fois, jusqu'à y croire dur comme fer.
J'ai cherché cet homme presque toute ma vie. Il était juste à côté de moi. Je le voyais les fins de semaine, à Noël, pendant les vacances d'été. Malgré tout, je le cherchais encore. Je voulais être libre et bohème comme lui, parler théâtre et poésie, vivre en oiseau de nuit.
Pendant que je souhaitais tout ça, il se déridait au Costa Rica, au Mexique ou à Cuba. Je le retrouvais entre deux folâtreries et j'espérais être du prochain voyage.
Quand la brise de Tadoussac nous renvoyait les courbes de son Westfalia, il nous emmenait chez nos grands-parents, cette maison du quartier Saint-Joachim où les vivaces pliaient l'échine sous les fenêtres et où les pigeons avaient leur pied-à-terre. Je le voyais avec mon grand-père. Je comprenais que dans ce bungalow, l'amour s'exprimait en peu de mots.
C'était un peu ça, lui et moi. Beaucoup d'amour. Autant de non-dits.
Nos échanges sont devenus épars. Nos rencontres dispersées çà et là, justifiées par une naissance, un anniversaire, des obsèques. Nous avons construit nos bonheurs en parallèle, notre relation maintenue à flot par une bouée nommée Facebook.
Le 3 janvier, je lui ai tendu le rameau d'olivier. Il est arrivé avec sa femme et son beau-fils, leurs visages du Sud détonnant parmi nos teints livides. J'avais cuisiné une lasagne. Les assiettes n'étaient que vulgaire prétexte et j'aurais pu servir des sandwichs au thon. L'effet aurait été le même et aussi bon.
L'événement, c'était de le voir là, improbable convive à ma table. Ses grands yeux bruns ont pétillé toute la soirée. Une félicité que ses paupières tombantes n'auraient pu voiler. Dehors, il faisait -40 degrés. En dedans, c'était les tropiques. Je me suis dit «au diable les résolutions». J'avais enfin trouvé mon père.