«Dès la première visite à l'urgence, à la suite d'un appel de détresse, l'infirmière au triage a tôt fait de constater que quelque chose ne tourne pas rond même si les proches n'ont encore rien vraiment détecté.»

Trois mois pour changer une vie

CHRONIQUE / Combien faut-il de temps pour changer une vie ? Que fait-on avec une personne qui n'a pas de conjoint, n'a jamais eu d'enfants et qui vit seule lorsqu'on se rend compte qu'elle sombre dans la maladie d'Alzheimer et qu'elle n'a personne pour s'en occuper ?
Trois mois. Souvent la cible de critiques, c'est le temps qu'a pris notre système de santé pour aider une personne en pleine santé, intelligente, cultivée et très instruite qui a commencé à montrer des signes de démence en l'espace de quelques semaines. Un cas dont j'ai été témoin cet été.
Dès la première visite à l'urgence, à la suite d'un appel de détresse, l'infirmière au triage a tôt fait de constater que quelque chose ne tourne pas rond même si les proches n'ont encore rien vraiment détecté. Des conversations téléphoniques décousues, certes, auraient pu les alerter, mais les indices étaient sans doute trop minces pour représenter un véritable signal d'alarme. Un médecin spécialiste en gériatrie fait son évaluation et diagnostique un début de démence associé à la maladie d'Alzheimer et dès lors, les services sociaux entrent en action et se coordonnent avec le réseau de la santé. Infirmière, travailleuse sociale responsable du dossier, ergothérapeute pour évaluer la capacité de la personne à vaquer à ses occupations quotidiennes, tout le monde se met à la tâche et entre en communication régulièrement, plusieurs fois par jour même, avec les membres de sa famille.
Tout est mis en place pour aider la personne à rester chez elle et on mobilise des aides à domicile. L'infirmière, la travailleuse sociale et l'ergothérapeute se relaient pour voir au train-train quotidien. Mais parfois, le résultat n'est pas là. Une médication complexe associée à une maladie qui laisse de grands trous dans la tête a parfois raison, comme ce fut le cas, de toute cette bonne volonté. Or, n'entre pas à l'hôpital qui ne veut pas et sans mandat d'inaptitude, personne ne peut prendre de décision à sa place. Il faut attendre la crise qui permet l'intervention - fort bien menée - par les policiers. Retour à l'hôpital pour une nouvelle prise en charge où, à défaut de consentement, il faut se tourner vers les tribunaux pour obtenir une ordonnance d'examen de 30 jours.
Pas au CHSLD
Heureusement, le réseau n'est pas encore arrivé au bout de ses capacités. Il y a ce qu'on appelle les ressources intermédiaires qui ont un partenariat avec les résidences privées. C'est ainsi que certaines d'entre elles disposent d'un secteur pour les personnes semi-autonomes qui ont simplement besoin de surveillance et d'une prise en charge pour les repas et la prise des médicaments. Une partie est défrayée par le gouvernement et celle que doit payer le client équivaut à peu près à ce que lui coûtaient son logement et ses repas.
En trois mois, trois mois d'un travail intensif, une personne dont la détresse n'était pas diagnostiquée et qui était en train de se désorganiser s'est trouvé un nouveau milieu de vie moins lourd qu'un CHSLD, à mi-chemin entre la vie normale et l'institutionnalisation.
Je ne dis pas ici que le système est parfait.
Mais ce que je constate, à la lumière de ce cas, c'est que le système se mobilise et prend tous les moyens pour ne pas laisser une personne en détresse sans ressources et agit de façon efficace. Autant le social que le judiciaire et le médical. Il ne reste plus qu'à souhaiter qu'on lui donne les moyens de continuer, et peut-être adoucir les règles entourant les mandats d'inaptitude pour ne pas que ce soit automatiquement le curateur public qui prenne en charge celui ou celle qui n'a pas eu la prévoyance de faire signer un tel mandat alors qu'elle avait encore toute sa tête, mais qu'on laisse, par exemple, aux services sociaux la capacité de déterminer quels membres de la famille pourraient prendre cette responsabilité.