Trois histoires d'urgence

Mauvaise semaine que la dernière! Deux collègues, jeunes mères de famille, ont eu recours à l'urgence pour leurs rejetons. Moi, je clopine en béquilles pour avoir évité l'urgence. Trois histoires qui pointent des défauts du système.
Histoire numéro un: bébé a de la difficulté à respirer, son mauvais rhume (y en a-t-il de bons?) empire. En soirée, il ne supporte plus d'être couché, il étouffe. Panique. Habille le bébé, monte à l'urgence, passe au triage. À peine le temps de lui ôter tuque et mitaines. Un code est lancé, une infirmière s'empare du bébé, on le glisse vers une salle spéciale, une ruche s'active autour de lui. Il sera hospitalisé trois jours. «Broncho spasme», au bord de la détresse respiratoire. Ouf! Il est sauvé. Le système a fait son boulot de façon remarquable, efficace.
Histoire numéro deux: Junior, 10 ans, se pète la margoulette au hockey. Il est 15h. Lèvre et «couvre-babine» fendues. Il faut des points de suture. On se précipite à l'urgence. Triage. «Allez vous asseoir». On éponge, on s'installe tant bien que mal dans la salle d'attente bondée, sur les chaises inconfortables, dans les miasmes et la souffrance silencieuse ambiante. On attend. On tourne en rond. Maman va chercher un lunch, un livre, un play-machin.
On s'inquiète: en plein visage comme ça, il gardera une cicatrice si on ne ferme pas rapidement la plaie. Le père retourne au triage, explique qu'il voudrait éviter que son fils passe sa vie à dissimuler un bec-de-lièvre accidentel. On le chasse poliment.
Il est 23h. Pas d'école demain: un parent devra rester avec lui. On s'organise. On s'énerve un peu: une plaie doit être refermée par des points en dedans de huit heures et même moins; sinon le stigmate est définitif. Nouvelle tentative auprès du triage. Nouvelle rebuffade, mais on confirme que les enfants sont prioritaires. Une chance! À 1h du matin, dix heures après le choc, on l'appelle, le toubib fait des points en doutant de leur utilité.
Histoire numéro trois: en octobre 2012, je glisse bêtement et me fais très mal au gros orteil. Je ne veux pas dilapider 15 heures de ma vie à l'urgence pour me faire dire qu'un orteil, on n'y peut rien. Et puis, l'urgence doit être pleine de cas vraiment urgents. J'enfourne des Advils. Les semaines suivantes, c'est douloureux, mais pas intenable. J'ai de toute façon rendez-vous dans six mois avec un orthopédiste. Il me gronde. J'aurais dû. L'orteil est déplacé, les os se grugent, on essaie une orthèse, mais faudra opérer. Cela finit par se faire 16 mois après ma glissade. Par ma faute.
Trois morales
Primo, dans les trois cas, le seul chemin d'accès aux soins restait l'urgence. Aucun n'était de trop dans cette salle d'attente, quoi qu'en disent les moralisateurs du système, qui culpabilisent volontiers le public en lui reprochant d'abuser de l'urgence. Dans mon cas, cela a si bien réussi que j'ai empiré ma situation!
Deuxio, le bébé en danger a été traité illico, et a mobilisé tous les urgentistes disponibles avec raison. Pendant ce temps, dans la salle d'attente, des gens malades ou blessés, souffrants, mais dont la vie n'était pas en péril, ignorent tout. Ils se sentent maltraités, laissés-pour compte, méprisés.
Pourquoi ne pas donner l'information, par exemple le nombre de codes rouges, jaunes et verts, et un peu de confort dans la salle d'attente, comme des fauteuils sans bras pour s'étendre un peu aux heures creuses? Cela dénoterait un peu de compassion pour ces patients ambulatoires qui ne comptent jamais dans les statistiques, mais paient lourd d'impôts.
Mais surtout, tertio, il manque un dispensaire au système. Un doc et une infirmière qui te font des points de suture rapidement, prescrivent l'antibiotique essentiel à l'otite carabinée de bébé, où on te font passer une radiographie presto.
Un dispensaire où on ne te culpabilisera pas, où tu ne baigneras durant 12 heures dans les miasmes des autres sur des chaises rarement nettoyées.
Quitte à payer 20$.