Patrice Leblanc décrit la naissance de Trac, le plus virulent des Clowns Noirs. C'est l'une des histoires que raconte la nouvelle création du Théâtre du Faux Coffre, un solo intitulé Ma vie en théâtrascope.

Trac ou les périls de la lucidité

Soir de première, hier, à la Salle Murdock de Chicoutimi. Le Clown Noir le plus vindicatif, Trac, reprenait du service afin de livrer la seconde partie du spectacle Ma vie en théâtrascope. Quatre ans après avoir relaté une série de mésaventures à côté desquelles Oliver Twist aurait passé pour un vaudeville, le personnage incarné par Patrice Leblanc était prêt à prendre un nouveau bain d'acide.
Pour le bénéfice des nouveaux, il a d'abord revisité la première mouture, interrompue au moment où le pauvre hère, revenu de la guerre contre toute attente, découvre que sa mère et sa blonde se sont pendues après avoir reçu un message de l'armée affirmant qu'il était mort au combat. Pas jojo, pensez-vous, mais il fallait être présent pour comprendre qu'avec Trac, un drame n'est jamais totalement un drame.
Écorché vif dès sa naissance, il se révolte contre le prêtre pédophile qui le caresse aux mauvaises places, contre son père qui veut le priver de ses cours de ballet, contre l'ennemi qui a tué son pote, un Amérindien répondant au doux nom de Pois-Mou. Ses humeurs carburent aux extrêmes, ce qui a pour effet de dédramatiser, voire de rendre comiques, des épreuves qui, en principe, ne prêtent pas à rire.
On rit franchement, aussi, lors de quelques numéros où le pathétique confine au délire. Sa version d'Un peu plus haut, livrée par un homme affligé par toutes les formes de dépendance, constitue un tour de force, en particulier la section où, empruntant la démarche hésitante d'un vieux chanteur poqué, il lance: " C'est beau! " Le public, qui occupait la majorité des sièges, a vraiment apprécié cette caricature.
Une habile pirouette
La nouvelle partie du spectacle, qui dure un peu moins d'une heure, montre comment Trac compose avec les exigences de la lucidité. Comme aucune injustice ne lui échappe, cette disposition d'esprit est dure à porter. Chaque tentative de mener une vie normale, que ce soit en travaillant dans un restaurant ou en usine, est vouée à l'échec. La plupart du temps, ça finit dans la violence.
L'équilibre est assuré par des intermèdes de quasi-félicité, comme la fois où le personnage joue le jeu de la séduction sur l'air de In A Sentimental Mood. C'est plus tard qu'il trouvera l'amour avec Rachel, la jolie rebelle représentée par deux planches de bois surmontées d'une poignée de cheveux. La scène du " trip à trois ", à laquelle participe une poupée gonflable, est aussi débridée qu'hilarante.
Il n'empêche qu'on s'interroge sur l'intention du comédien, à un moment donné. Il y a longtemps qu'on a saisi le concept, celui d'une longue succession d'infortunes ayant pour trait commun l'incapacité de Trac à contrôler ses pulsions, lorsque la pièce prend un visage différent.
Un institut rend le personnage inoffensif en lui assénant des tranches épaisses de radio-poubelle complétées par une dose de télé-réalité. Plus rien ne l'indispose, ce qui fait penser à notre société pasteurisée, aux consensus préfabriqués. Plus rien, jusqu'à l'ultime pirouette dont on se contentera de souligner l'habileté, par crainte de vendre le punch à ceux qui verront le spectacle d'ici au 8 mars.
Ils seront témoins d'une performance remarquable de la part de Patrice Leblanc, qui a su prolonger la magie du premier épisode et fermer les livres au moment opportun. Avec ou sans son bâton de baseball, cet homme sait comment frapper les esprits.
Dcote@lequotidien.com