Simone de Beauvoir en 1939

Que s'élèvent des voix féministes

CHRONIQUE / Ce n'est pas demain qu'un groupe de Femen 02 manifestera contre le patriarcat. Il y a pourtant matière à brasser la cage paternaliste, conservatrice et inégalitaire de la région. Force est d'admettre que la prise de parole féministe est quasi absente de notre espace public. Se dire féministe au Saguenay-Lac-Saint-Jean n'est pas si facile. Imaginez un instant être une militante féministe.
La féministe doit d'abord combattre la méconnaissance et le silence sur les inégalités entre les hommes et les femmes présentes dans la région. Le portrait statistique produit par le Conseil du statut de la femme (2015), dont le bureau régional a été fermé dans l'indifférence générale, est pourtant limpide. Les femmes sont moins scolarisées que les hommes et subissent plus de précarité. L'économie basée sur l'exploitation et la première transformation favorise les hommes. Les femmes accèdent faiblement aux professions traditionnellement masculines et, quand elles le font, elles ont un salaire inférieur. Pas convaincu ? Le revenu d'emploi des femmes (tous les âges) est inférieur à celui des hommes. Hé oui. Les femmes ne gagnent que 62,8 % du revenu des hommes. La pire région du Québec. Évidemment, il n'y a pas de parité dans les lieux de pouvoir. Le manifeste de Récif 02 pour une gouvernance équitable locale et régionale n'a recueilli la signature que de 32 % des municipalités. Voilà pour l'inégalité et l'indifférence. 
L'étendue du territoire complique la rencontre des cellules féministes. La belle gang de Saint-Félicien, les motivées de Jonquière, les autres femmes dispersées ici et là, de Saguenay à Sainte-Rose-du-Nord, affrontent cette réalité territoriale où le système de transport public n'est pas un allié. Il faut du temps, de la logistique, de la conviction et une motivation exemplaire. De quoi nous confronter la spontanéité. La région est grande, mais la proximité de nos milieux nous étouffe. Le territoire est vaste, mais la population est uniforme. Notre masse critique n'est pas celle de Montréal où il y a une grande diversité à tous points de vue. Les différents groupes féministes permettent, en quelque sorte, d'ouvrir les esprits et débats aux différentes expressions du mouvement. Ici, la moindre dissonance nous gratifie d'une étiquette dans le front. La marque féministe dérange encore plusieurs hommes et femmes aussi. C'est pire quand les cercles d'intérêt sont restreints. 
Il y a inégalité et le Saguenay-Lac-Saint-Jean n'a pas atteint le fond. Comme le démontre Aurélie Lanctôt dans son livre, «Les libéraux n'aiment pas les femmes» (Lux), les vagues de compression frappent surtout les femmes alors que les politiques de relance bénéficient d'abord aux hommes. La région est particulièrement concernée par ce constat puisque la vision de développement se base encore et toujours sur des secteurs traditionnels qui favorisent les hommes. Comment interpeller cette question du point de vue féministe dans le contexte économique actuel ? C'est presque un acte de courage. 
La région est remplie de boy's club. Elle est imprégnée d'une culture paternaliste et bloquée dans un modèle traditionnel. Je souhaite la multiplication de voix féministes. Qu'elles occupent l'espace public, fassent connaître les inégalités sociales, économiques et politiques basées sur le sexe. Qu'elles dénoncent les attitudes et traitements inacceptables. Qu'elles provoquent des discussions dans nos cuisines. Parce que, comme le disait Simone de Beauvoir en 1975, «le prochain grand combat du féminisme est le refus du travail ménager comme il s'impose aujourd'hui. C'est un combat sur lequel on pourrait mobiliser une très grande quantité de femmes qui souffrent beaucoup de cet état des choses». Chère Simone, toujours le mot juste.