La semaine dernière, le ministre Yves Bolduc avait plutôt défendu la prime qu'il avait lui-même mis en place alors qu'il était ministre de la Santé, en 2010.

Primes et moralité

Les pressions se multiplient pour que le ministre Yves Bolduc rembourse une prime de 215 000$ touchée pendant qu'il siégeait comme simple député, pour avoir pris en charge des patients orphelins de médecin de famille. Même le père très libéral de l'assurance-maladie, Claude Castonguay, affirme qu'il ne pouvait être à la fois à temps plein un bon médecin et un bon député. Il se trompe.
Yves Bolduc est un «workaholic», un ergomane, un hyperactif du boulot. À Alma, durant 15 ans, il travaillait à l'urgence, jouait les dépanneurs à travers la province, avait un imposant cabinet privé, occupait le poste de directeur des services professionnels de l'hôpital, était conseiller pour l'Agence de santé et coroner. Il y a même additionné durant un an la job de directeur général par intérim d'un hôpital en Abitibi, et durant cinq ans celle de président de l'Association des Conseils de médecins, dentistes et pharmaciens du Québec. Il dort quatre heures par nuit.
Alors, cela ne me scandalise pas qu'il soit retourné à la médecine tout en siégeant comme député, dont la cadence de travail est plus simple, souple et légère que celle de ministre. D'autant plus que sa circonscription, à Québec, lui épargne les grands déplacements.
J'aime qu'il se retrouve face aux vrais problèmes du vrai monde, dans la réalité des listes d'attente et de la souffrance silencieuse, après avoir géré la grosse machine, et péroré en langue de bois sur ses performances. On raconte que Pierre-Marc Johnson, alors ministre sous René Lévesque, enfilait la blouse blanche et allait faire un quart de travail à l'urgence quand il avait besoin de se rappeler pour qui et pourquoi il travaillait.
Mal conçue
Le scandale réside plutôt dans la prime touchée pour prendre en charge les patients. Il y a droit. Mais il bénéficie d'une mesure absurde qu'il a lui-même mal conçue et mal pensée. Les médecins québécois soignent moins de patients qu'ailleurs. Il a voulu les inciter à en prendre plus, en leur faisant miroiter 100 à 200$ de prime par patient.
Cela devait servir à grossir durablement leur contingent, pas à permettre à un pseudo retraité de se constituer une immense clientèle abandonnée aussitôt que les étoiles politiques s'alignent. Mieux que tout autre, il savait qu'il violait l'esprit de cette mesure en empochant. Il pouvait se contenter de passer la carte-soleil!
Il savait bien que ses patients retourneraient vite à l'orphelinat des malades; le gouvernement minoritaire, chaotique dès les premiers mois, ne pouvait pas durer.
Deux phénomènes expliqueraient que les médecins québécois soignent moins de monde: les femmes médecins, plus nombreuses, moins obsédées par le fric et plus par la qualité de vie et de leur famille. Deuxio: on gruge le temps des généralistes en les obligeant à oeuvrer à l'hôpital ou à des tâches équivalentes. Cela a réglé les pénuries de médecins à l'urgence qui ridiculisaient régulièrement le ministre en chambre, mais déplacé le problème. Solution: plus de médecins, pas plus de fric!
Pas seul
Le dilemme d'Yves Bolduc est aussi celui d'une société obsédée par l'argent, qui supplante toute moralité publique. Lucienne Robillard touche des pensions fédérale et provinciale et encaisse un large salaire pour conseiller le gouvernement sur les coupures à imposer aux gagne-petits de la fonction publique. C'est légal, mais est-ce bien?
Gaétan Barrette, maintenant ministre, a encaissé sa prime de départ de 1,2 million de dollars de la fédération des médecins spécialistes, contre qui il négocie désormais. Le président sortant, qui généralement cesse de pratiquer durant son mandat, reçoit deux fois le salaire moyen de sa spécialité pour avoir le temps de se requalifier. Le hic: Barrette, un autre ergomane, n'a pas stoppé la radiologie durant son mandat et n'avait donc pas à se requalifier, violant l'esprit de la prime.
Mais qui de nous renoncerait à cette cupidité, ce réflexe de ramasser du cash légalement, que ce soit juste ou non?