André-Philippe Côté et Richard Vallerand ont uni leurs talents pour créer Automne rouge, une bande dessinée que les Éditions de la Pastèque mettront en marché le 14 mars. Elle raconte une histoire qui se déroule à Québec, pendant la Crise d'octobre.

Nouveau regard sur la crise d'octobre

Québec en 1970. La ville et la province, au coeur de la Crise d'octobre. On connaît la grande histoire, celle dont on fait les documentaires, mais comment cet événement a-t-il été vécu au ras des pâquerettes? Comment a-t-il pesé sur le destin des citoyens ordinaires? Tel est le propos abordé dans Automne rouge, une bande dessinée d'André-Philippe Côté et Richard Vallerand mise en marché par les Éditions de la Pastèque.
Elle est centrée sur deux adolescents que tout oppose, le studieux Laurent et le rugueux Jason. Le premier a inventé un héros québécois dans le cadre d'un projet scolaire. Il est fier de sa création, mais doit recommencer à zéro parce que son camarade, un garçon violent, le type même du harceleur, lui a volé son idée. En prime, celui-ci reproche à la mère de Laurent, une militante syndicale, de mettre en danger le gagne-pain de son père, employé dans un hôtel où sévit un conflit.
Le scénario est touffu, ce qui justifie l'ampleur qu'a pris ce projet étalé sur 104 pages. Il faut dire qu'André-Philippe Côté jonglait avec Automne rouge depuis une dizaine d'années, dont quatre pendant lesquelles il a pris rang de priorité. «J'étais parti pour 200 ou 300 pages. J'écrivais l'histoire de chacun des personnages et il a fallu que l'éditeur me ramène à la raison, confie-t-il en riant. Certains morceaux ont été durs à élaguer, d'autant qu'il fallait que ça reste cohérent.»
Pour corser l'affaire, notons que Laurent est élevé par une femme souvent absente. C'est sa jeune tante, Marie, qui lui procure un ancrage émotif dont la profondeur apparaîtra en cours de route. Elle aussi ne l'a pas facile. Serveuse désargentée, coincée entre un conjoint agressif et un ex envahissant, elle essaie de dégager des bulles de liberté à une époque où les femmes négocient la difficile transition entre famille et carrière.
«C'est un personnage héroïque. À travers elle, on voit qu'en 1970, les gains réalisés par les femmes étaient encore fragiles. Il y avait un vent de libéralisme, pourtant. Plein de réformes ont vu le jour à ce moment-là. C'est ainsi que s'est défini le modèle québécois, ce qui fait partie des choses que je souhaitais montrer», souligne le scénariste.
Collaboration fructueuse
L'époque était violente et militer pour l'indépendance du Québec ne constituait pas un passe-temps innocent, ainsi que le constateront tant de citoyens emprisonnés arbitrairement par les gouvernements fédéral et provincial. La Loi des mesures de guerre avait le dos large, en effet. Même des personnes opposées au Front de libération du Québec en ont fait les frais, ce que rappelle fort opportunément Automne rouge.
«J'étais âgé de 15 ans en 1970. La Crise d'octobre fut mon baptême de la politique, alors que j'ai pris conscience de la société dans laquelle je vivais, des luttes syndicales, entre autres. L'album n'est pas autobiographique, cependant. Je résidais à Sainte-Foy, pas au centre-ville comme Laurent. Et ma mère n'était pas une syndicaliste», précise André-Philippe Côté.
L'histoire se déroule dans les vieux quartiers, en effet, ce qui a fourni à Richard Vallerand maintes occasions d'exploiter les attributs physiques de la ville de Québec. À ceux qui se demandent pourquoi le scénariste n'a pas fait les dessins, lui qui assume la fonction de caricaturiste au journal Le Soleil, il répond que ses journées étaient trop remplies pour lui accorder ce privilège.
C'était la première collaboration entre les deux bédéistes et André-Philippe Côté se montre satisfait du résultat. «Nous avons pris le temps de dialoguer, moi et Richard, puis je lui ai laissé de l'espace pour travailler à son aise. Son Laurent, par exemple, ne ressemble pas à l'image que je m'en faisais, mais je me suis habitué», lance-t-il d'un ton léger.
L'album sortira en librairie le 14 mars et l'auteur a hâte de voir ce qu'en penseront les jeunes, puisqu'ils n'ont aucun souvenir de la Crise d'octobre. Peut-être partageront-ils le même sentiment que l'adolescent qu'il était, notamment à l'égard de la violence. «Je n'aimais pas celle du FLQ, ni les rafles de la police, ni les actes de vandalisme», résume André-Philippe Côté.
Une BD sur l'histoire de l'art au Québec
L'histoire du Québec inspire André-Philippe Côté, puisque sa prochaine bande dessinée ramènera les lecteurs quelque part entre les années 1930 et 1960. Ils découvriront une communauté d'artistes établis à Montréal au temps de ce qu'on a appelé la Grande noirceur. Certains ont eu l'occasion de vivre à l'extérieur de la province, notamment à Paris, ce qui leur a montré à quel point leur patrie traînait de la patte en matière de création.
«Le Québec résistait à la modernité. Il a été longtemps en retard, parfois même d'un siècle lorsqu'on pense à ce que faisaient Picasso, les Dadaïstes et plein d'autres artistes actifs à cette époque, en Europe. Pour les gens comme mon héros, qui revenaient ici pour essayer de vivre de leur art, c'était terrible», estime l'auteur et dessinateur.
Lui-même passionné par l'art, en particulier par la peinture et la sculpture, il mesure pleinement le choc ressenti par les enfants prodigues et croit que la bande dessinée constitue un véhicule intéressant pour évoquer leur tourment. «Elles sont rares, les BD qui parlent de l'histoire du Québec. Or, dans ce cas-ci comme dans celui d'Automne rouge, on se trouve à une époque charnière», énonce André-Philippe Côté qui, cette fois, entend réaliser les illustrations, autant que le scénario.
Sa décision d'embarquer dans ce projet rapidement, avant même que le nouvel album soit disponible en librairie, témoigne de son désir de creuser ce sillon. Il s'agit d'un phénomène relativement récent, laisse-t-il entendre. «Comme je suis trop analytique, je lis peu de bandes dessinées. Il est rare qu'elles me fassent tripper, mais le goût d'en créer est revenu», raconte le caricaturiste du journal Le Soleil.
Un autre facteur qui l'encourage à produire des albums tient à sa situation familiale. Ses quatre enfants ayant pris de l'âge, il a plus de temps à investir dans une activité différente de son gagne-pain. Le rythme est moins fou, aussi, ce qui représente un autre avantage significatif. «Les caricatures, ça revient vite», souligne André-Philippe Côté.