Nana Mouskouri défie le temps

« Pourquoi faut-il que vienne le temps des adieux? », a chanté Nana Mouskouri à la fin du spectacle proposé hier soir, au Théâtre du Palais municipal de La Baie. Bonne question à laquelle ses fans qui occupaient tout le parterre, ainsi qu'une partie des gradins, auraient eu le goût de se poser s'ils n'avaient été sous le charme de son classique, Roses blanches de Corfou.
Le temps qui passe. Les retrouvailles avec son public du bout du monde. Cette voix qui demeure envoûtante, alors qu'on n'espérait qu'une présence. Autant de sujets qui auraient mérité une once de réflexion, eux aussi. Après tout, ce n'est pas toutes les décennies qu'une figure légendaire pose ses valises dans la région.
Nana Mouskouri ne joue pas à la diva, toutefois. À l'occasion de cette tournée coïncidant avec ses 80 ans, elle se présente en toute simplicité, accompagnée de ses quatre musiciens et de sa fille Lenou. Celle-ci participe à quelques duos, en plus d'animer le moment de la soirée pendant lequel sa mère s'accorde une pause dans sa loge.
C'est par une autre question, Que sont mes amis devenus? , que l'interprète s'est rappelée au bon souvenir de ses fans. On percevait un zeste de fragilité dans le trémolo, ce qui était plus charmant qu'inquiétant. Vêtue d'une robe rouge brillant de mille feux, sur laquelle retombaient ses longs cheveux noirs, l'invitée de Diffusion Saguenay n'a pas mis de temps à planter le décor.
Quelques toussotements ont perturbé la fin de chanson, mais rien de conséquent pour la suite des choses. Un verre d'eau, un mot pour s'excuser, et Nana Mouskouri était prête à égrener le long chapelet de ses succès. Privilégiant les textes en français, elle a poursuivi avec des pièces comme Le temps qu'il nous reste et Adieu Angélina, revisitée sur disque en 2011, avec la complicité de Roch Voisine.
L'une des rares exceptions est venue dans la deuxième partie du spectacle, alors que la chanteuse a raconté un bout de son enfance. Profitant du fait que son père était projectionniste dans un cinéma en plein air, la petite Nana regardait des tonnes de films et s'amusait à imiter ses idoles sur la scène aménagée près de l'écran.
« Des fois, j'étais Marlene Dietrich, des fois Greta Garbo. Je rêvais aussi de voler comme Judy Garland dans Le magicien d'Oz », a-t-elle confié. La table était mise pour une exploration du répertoire international, de Smoke Gets In Your Eyes à Over The Rainbow, en passant par La vie en rose en version allemande. Les arrangements avaient une touche mi-jazz, mi-cabaret, qui était du plus bel effet.
Plus la soirée avançait et plus la voix de Nana Mouskouri gagnait en souplesse, ce qui a produit un excellent duo avec sa fille sur Amazing Grace. Le crescendo ne trahissait pas les racines gospel de ce titre, au contraire. Le moment était bien choisi pour livrer une interprétation enveloppante de l'immortelle de Ferland, Je reviens chez nous, toujours avec Lenou.
Il manquait une pièce au casse-tête, cependant. « Liberté! Liberté », criaient en effet quelques femmes après avoir entendu Roses blanches de Corfou en rappel. L'appel a été entendu, puisque Nana Mouskouri a complété son retour dans la région avec Je chante pour toi Liberté, seule comme une grande.
La foule était contente, mais une personne assise dans les premières rangées avait une autre raison de sourire. C'est à elle que la chanteuse a lancé la fleur qui, toute la soirée, avait orné son pied de micro. Un dernier geste avant l'ultime salut de la main, alors que ses camarades avaient retraité dans les coulisses.
La cérémonie des adieux était consommée.