Monsieur Normal

Un homme normal peut-il exercer le métier d'humoriste? Comment divertir une foule quand on n'a pas de grandes fêlures à exhiber, quand on possède un niveau de langage qui ne déparerait pas dans une école et quand notre conception de l'aventure passe par des vacances en République Dominicaine?
C'est le défi que relève François Massicotte depuis 30 ans et il faut croire qu'il a déniché un filon puisque son 6e spectacle, Jugez-moi, a été présenté devant une salle comble hier, au Théâtre Palace Arvida. Sitôt arrivé sur la scène, sans le gros rock et le vidéo qu'affectionne désormais la confrérie, l'homme s'est engagé dans ce qui avait des airs de soirée au coin du feu.
Ses thèmes sont aussi normaux que lui, en effet. Le temps de raconter qu'il faisait vilain dans l'après-midi, lors de sa traversée du parc des Laurentides, et c'était parti. Les Jeux olympiques, la vie avec de jeunes enfants, son voyage à Samana, les aléas du déménagement: on était en terrain familier. Même dans le plus petit village, chaque jour, des parents, des amis, parlent de choses semblables.
Ça pourrait sembler banal et franchement, ça l'est. Et c'est justement là que réside le talent de François Massicotte. À la manière d'un alchimiste, il transforme le plomb en or, trouve le bon angle pour rendre ses histoires intéressantes. Faisant de lui sa meilleure cible, l'humoriste se moque, par exemple, de sa propension à consommer comme une poule pas de tête.
C'est ainsi que pour souscrire aux principes de l'outdooring, un concept fumeux qui sert à faire tourner les quincailleries, il a acheté un BBQ format géant, un gazebo et un set de patio pouvant accueillir 15 personnes à la fois. «J'ai trois amis», a lancé François Massicotte, qui classe ce genre de folie dans la catégorie des crampes au cerveau.
Ce qui est bien avec la normalité, c'est qu'on peut facilement se l'approprier, ainsi que le démontre le numéro consacré au déménagement. On comprend son agacement quand l'humoriste peine à décoller le bout de "tape" qui sert à fermer des boîtes, autant que sa hantise à l'idée qu'un inspecteur en bâtiment viendra examiner sa maison. Que pensera-t-il de la toiture qui a été réparée avec les moyens du bord?
Même quand il s'appuie sur l'actualité politique, François Massicotte colle étroitement à la vraie vie. C'est pourquoi son projet de charte comprend une liste d'interdictions qui déborde de la question du voile: les forfaits étriqués imposés par les câblos, les produits Apple qui deviennent périmés avant qu'on ait fini de les payer, les ailes sur un Dodge Neon 1993.
Toujours à propos de la charte, le sondage mené par l'invité de Diffusion Saguenay donne à réfléchir. Au retour de la pause, il a demandé à ceux qui étaient contre de se manifester. Plusieurs ont applaudi et crié, mais nettement moins que ceux qui étaient pour. «Maintenant, je veux savoir qui s'en câlisse», a lancé l'humoriste, qui a reçu une réponse tonitruante. «C'est pareil partout», a-t-il ajouté.
Parfois, aussi, François Massicotte verse dans l'absurde. Évoquant la mode des émissions de cuisine, il a transformé en saga la préparation d'une dinde surdimensionnée, poussant le ridicule jusqu'à la nettoyer dans sa douche après s'être déshabillé pour ne pas mouiller ses vêtements. «Non, ce n'est pas ce que tu penses», l'entend-on dire à sa conjointe qui l'a surpris en pleine action.
Ajoutez des gestes équivoques et vous comprendrez - un peu - ce qu'ont ressenti les personnes rassemblées au Théâtre Palace et celles qui verront l'humoriste ce soir, à la Salle Desjardins-Maria-Chapdelaine de Dolbeau-Mistassini. Les lumières venaient de se rallumer pour la pause, mais les rires ne voulaient pas mourir.
«Ça n'a pas de bon sens», a commenté une dame en résumant l'état d'esprit de bien du monde. Le gars a beau être normal, il sait comment prendre les gens dans le détour.