Les louves

Je suis une louve. Pas du type dépeint par Réjean Tremblay au petit écran. Je suis bien journaliste, comme les protagonistes de cette incursion hebdomadaire, grossie, au pays de notre merveilleuse profession. Mais sur l'autoroute chronologique de l'existence, je vois les kilomètres 18 à 35 dans le rétroviseur. Je ne suis donc pas, par définition, une jeune louve.
Je suis pourtant une vraie de vraie louve. Prête à tout pour protéger ses louveteaux. Nous sommes une meute comme ça, tantôt ardentes, tantôt résignées, qui sortons nos petits de la tanière chaque matin pour les remettre aux bons soins de quelqu'un d'autre. On leur effleure le cou de nos museaux, avant de partir chasser le repas du soir comme le loup mâle le fait aussi, sans faire lever de sourcils.
Nous, louves, maraudons dans les couloirs de cette forêt sociétale dont nous aimons tant l'odeur et les défis. Nous chassons, rentrons bredouilles ou les pattes pleines. Mais nous chassons encore, assouvies et sereines.
Nous sortons de notre repaire parce que trop de louves y ont été confinées avant nous. Et nos louveteaux voient dans la brillance de nos yeux cette détermination à suivre les traces des celles qui ont pavé la voie. L'histoire se répétera. Petites louves deviendront grandes et emboîteront le pas.
Où que l'on soit dans les boisés du neuf à cinq ou du quatre à minuit, nos louveteaux clignotent sur nos écrans radars. Nous reniflons le danger à des milles à la ronde, nous pressentons la menace qui gronde. Le signal du moindre mal est capté par notre sixième sens. Un bond nous sépare de notre descendance. Nos oreilles se dressent. Et nous sommes prêtes à mordre dans le flanc de l'ennemi.
Le soir venu, nos petits se lovent contre nos corps épanouis et s'ouvrent à nos histoires et péripéties. Ils nous voient, fleurs animales, écloses dans un univers qui nous rend meilleures mères.
Nous sommes des louves fougueuses et résolues. Et nous ne serons pas matées, n'en déplaise à Réjean Tremblay. De nombreuses louves ont montré les dents quand le chroniqueur a grotesquement affirmé, dans un texte paru la semaine dernière, que la garderie annihile les chances d'un enfant de connaître du succès dans les sports. Il faisait référence aux olympiennes Dufour-Lapointe, qui n'ont jamais fréquenté un CPE.
L'Homme est un loup pour l'Homme, dit l'adage. Dans le présent cas, Réjean Tremblay est un loup pour la femme. Nous sommes en l'an 2014 et le débat entourant notre place dans la société en est un passé de mode. Que les vieux loups continuent d'errer seuls dans la brume de leurs opinions échues. Et qu'ils nous laissent, nous louves qui le veulent, chasser en paix.