Le sel et le papier

J'aime beaucoup l'auteur Samuel Archibald, et ce n'est pas simplement parce qu'il émane d'Arvida. J'aime son propos, sa candeur et la façon qu'il a de triturer mes méninges. Chaque fois que je lis Samuel Archibald, j'embarque dans une machine à voyager dans le temps. Surtout quand il est question de se faire aller la mâchoire sur une chique de "Bazooka" ou d'inhaler la boucane bleutée de l'Alcan. Je m'identifie à ces tranches de vie imagées. À force de les lire, les fragments deviennent un ensemble que j'arrive presque à toucher et à sentir.
«Le sel de la terre» m'a habitée pendant le peu de jours qu'il m'a fallu pour le lire et longtemps après. J'y ai référé plusieurs fois avant de le retourner à la poussière de ma table de nuit. Car pendant que je ressassais ses lignes, l'époussetage et autres activités domestiques ont pris le chemin des oubliettes. Le court essai a confronté la contribuable et la consommatrice que je suis en lui parlant de cette portion de la population dont la majorité d'entre nous se réclame: la classe moyenne. Celle qui se dit libre, mais qui, en vérité, croule sous le poids de ses dettes. Celle qui condamne les pauvres, mais que l'odeur de la richesse répugne. Celle qui étire la marge de crédit comme on étirait l'élastique accroché à nos jarrets dans la cour de l'école Notre-Dame-du-Sourire, jadis.
«La classe moyenne étouffe [...]. Peu importe si les mains qui l'étranglent sont très souvent les siennes, la liberté, pour elle, c'est un mot qui sonne bien. Ça évoque cette liberté bénie entre le moment où tu "loades" ta carte de crédit et celui où tu reçois l'état de compte.»
Cette lecture est arrivée au moment où, à la maison, nous réfléchissions au sujet de l'argent: celui, palpable, que nous avons, et l'autre, hypothétique, qui nourrit nos rêves. Le sel de la terre trouve son titre dans une parabole de l'évangile reprise dans une chanson des Stones. Il a fourni du carburant à cette mouche à feu existentielle qui batifole en moi depuis quelque temps. Une flamme méditative qui a pris naissance au tournant de la quarantaine, après la dernière livraison de la cigogne.
Et puisque j'ai souvent l'impression d'avancer à tâtons entre deux paradoxes, tiraillée entre le désir d'habiller mes enfants comme des cartes de mode et celui de payer mon dû à la banque en moins de 25 ans, cet essai publié chez Atelier 10 a touché une corde.
Le papier
À peu près au même moment, j'ai renoué avec le plaisir de lire de manière soutenue. Ce bonheur a été mis au rancart avec l'arrivée des enfants. Je me contentais de pages volées ici et là, entre les tétées, les crises de nerfs et les terreurs nocturnes. Maintenant que nous faisons tous nos nuits, je suis un foyer qui a besoin de papier.
Des pages mates, d'autres glacées, toutes odorantes et fignolées de dizaines de polices de caractères. J'aime être sous la couette, dans le silo ambré de ma lampe de chevet, à déployer un éventail avec mes pouces. Pour lire, je préfère ça à poser mes empreintes sur une vitre froide. J'aime aussi que mes enfants puissent me voir avec un livre dans les mains, peu importe s'il est bien ouvert ou replié et soumis aux ballottements d'un souffle ralenti par les premières ébauches du sommeil. Il y a cette chanson d'Andrea Lindsay, «Lune de papier», que j'aime bien. Ça n'a rien à voir avec les livres, mais quand je l'entends, j'imagine l'ombre d'une femme assise sur un croissant de lune, la tête penchée sur un bouquin. C'est une image qui me plaît beaucoup.