Jocelyn Maclure

Le rythme citoyen

CHRONIQUE / On parle de plus en plus de la société post-factuelle où l'émotion et l'opinion brutes dominent la raison et les faits.
Nous sommes noyés dans la surabondance d'informations à trier et analyser, tentés par la facilité et l'anonymat du commentaire virtuel et imprégnés des multiples injonctions sociales qui poussent à la rapidité et la performance. Tout le contraire des exigences de la réflexion et de l'analyse qui sont lenteur, remise en question et distance critique. Individus et institutions sont collectivement responsables de cette dérive où s'entrechoquent temps et profondeur. L'individu qui souhaite s'informer, comprendre ou s'impliquer pour changer son monde se trouve constamment en contradiction.
Il y a une pression pour répondre, réagir et agir rapidement au mépris des faits, rencontres et échanges qui sont nécessaires à la compréhension commune. Ajoutons à cela, pour des groupes organisés, le temps perdu pour se battre contre des institutions qui freinent le travail de compréhension en limitant l'accès aux informations ou en nuisant aux initiatives citoyennes contraires aux agendas partisans.
Le philosophe Jocelyn Maclure expliquait, lors d'une entrevue à Radio-Canada, qu'il y a un impact réel sur la qualité de la conversation démocratique. Une des solutions, il y en a d'autres, car le problème est complexe, est de renouer avec le temps, un allié puissant pour une société plus intelligente. Le temps comme dans prendre le temps de comprendre. Le temps comme dans renouer avec le temps du rythme citoyen.
Impliquée dans deux événements publics récents, j'ai pu observer des incompréhensions volontaires, distorsions des propos, rétentions sélectives et, surtout, opinions basées sur du vent. Directement impliquée dans la marche contre la culture du viol, ma plus grande surprise fut d'observer trop souvent un rejet rapide et systématique de cette question sociale qui s'inscrit dans un continuum de réflexion historique basé sur des faits et études qui, de surcroît, s'exprime à travers une diversité de voix organisées. Et ce n'est qu'un exemple parmi des dizaines d'autres qui passent chaque jour sur nos fils d'actualité. Inutile de nier les énormes lacunes des réseaux sociaux dans le développement d'une compréhension commune des enjeux actuels. Le reconnaître nous oblige à multiplier les occasions de rencontres humaines.
La liberté
Reprendre contact avec un rythme citoyen signifie aussi de considérer les contraintes citoyennes et le temps disponible dans nos vies familiale, personnelle et sociale. Ignacio Ramonet disait que comprendre nous rend plus libres, que cela fait de nous de meilleurs citoyens, afin de défendre ce bien fragile et éphémère qu'est la démocratie. Prenons cette liberté de nous donner ce temps de lire, comprendre, analyser et, comme le dit si bien Maclure, donnons une légitimité aux personnes qui ne pensent pas comme nous.
Que les institutions fassent leur travail et fournissent aux citoyens les informations d'intérêt public, qu'ils organisent des lieux de discussions et de débats qui offrent de bonnes conditions de participation. Il est plus que nécessaire de reprendre un rythme citoyen qui nous évitera de déraper davantage dans cette dictature de l'opinion.
À chacun de faire son autocritique. Moi y compris.