Le droit de choisir

CHRONIQUE / Vous me connaissez comme sexologue, mais je suis encore plus une infirmière. Une infirmière à temps complet. Pas à l'hôpital, ni au CLSC ou en CHSLD. Je suis l'une de celle qui a «défroqué» du système public pour le privé. Je suis infirmière en pharmacie et mon gouvernement québécois me considère comme étant un frais accessoire!
Pas moi personnellement, mais la tarification inhérente aux prélèvements sanguins, urinaires et de selles que je fais du lundi au vendredi. Sans rien enlever ni prendre à l'État, je charge une vingtaine de dollars aux clients choisissant de leur propre chef leur pharmacie plutôt que le centre de prélèvement offert gracieusement par leurs impôts pour passer leur prise de sang.
Pourquoi? Parce qu'ils n'ont pas deux heures à attendre dans une salle d'attente bondée, ne peuvent s'absenter du boulot, par peur d'attraper «les microbes des autres», par souci d'équité financière entre mon frais et celui du gaz additionné au montant démesuré d'un stationnement (s'ils en trouvent un), par peur du trafic, mais encore plus parce qu'ils font un choix libre et éclairé!
Une infirmière en pharmacie, ça coûte aussi cher que ça rapporte! C'est un service qui doit s'autosuffire, tout au mieux, me répètent mes pharmaciennes-propriétaires. Le seul moyen de financer mon salaire consiste à faire ces prélèvements. Chacun des conseils offerts à mes milliers de clients annuels est gratuit, tout comme l'ensemble de mes examens physiques.
Chaque jour où j'explique le diabète à une cliente, que je revois une prise au sein lors d'un allaitement difficile, que je prends une température rectale à un bébé, que je fais une concertation avec un médecin pour une infection urinaire, que je calcule une dose de médicaments, que je participe à un suivi téléphonique, je ne fais que rassurer, aider, soigner une clientèle en mal de soins accessibles.
Tout comme les autres infirmières en pharmacie, je ne rapporte pas une cenne noire à mon employeur. Les revenus inhérents au service de vaccination-voyage, antigrippale, aux soins de pieds spécialisés, au nettoyage d'oreilles, ne justifient financièrement en aucun temps mon salaire annuel.
Loin de moi l'envie de vous faire pleurer sur mon sort. Bien qu'elle travaille fort, l'infirmière gagne bien sa vie, ce n'est pas un secret. Je pourrais même vous dire que payée à l'heure, le débit de ma clientèle pourrait m'interpeller que très peu. Mais, quand mon boss me précise qu'une absence de prélèvement l'obligerait à dire adieu aux services infirmiers en pharmacie, ce n'est pas juste à ma paye dont je pense. C'est aussi à l'ensemble des Québécois qui se verront brimés dans leur liberté.
Une population qui sera grande perdante en étant contrainte à une seule possibilité de soins offerts, celle du service public. Plus de frais accessoires ne veut pas seulement dire plus de prélèvements en pharmacie ou en clinique médicale. Ça veut aussi dire que si la loi reste telle quelle, c'est vous qui n'aurez d'autres choix que de vous rendre à l'hôpital, aux heures prescrites, à jeun, la vessie plus que pleine, sur une chaise étroite, entouré d'un voisin masqué, d'un autre atteint de troubles gastro-intestinaux, en attendant coupon après coupon, numéro après numéro, de voir secrétaire, technicienne, et Dieu merci, l'infirmière. À moins de vous rendre dans cette clinique privée, non encore écorchée par le Dr Barrette, à coût exorbitant et peut-être à mille lieues de chez vous.
Que je sois infirmière ou sexologue, c'est en tant que citoyenne que je prends parole pour vous dire que je refuse qu'on me dise où, par qui et comment me faire soigner. Je veux garder mon emploi pour que vous puissiez, vous aussi, choisir.