Sara Létourneau est investie d'une grande responsabilité, dans Les Mains de Jonathan. La comédienne doit suggérer à la fois l'enfance et l'adolescence, évoquer l'ambiguïté que porte son personnage imaginé par l'auteur Jean-François Caron.

Le drame de l'ambiguïté

C'était avant la pause du dîner, mercredi, à la Salle Pierrette-Gaudreault de Jonquière. Sur la scène baignant dans un éclairage diffus, les comédiens qu'on verra à compter de cette semaine, dans la pièce Les Mains de Jonathan, répétaient la première scène. Ils le faisaient moins pour raffiner leur jeu que pour se mailler à la musique composée par Guillaume Thibert, assis derrière la console.
Une fois, deux fois, trois fois, Nathaly Charette, qui incarne la mère, répète ces phrases écrites par Jean-François Caron: «Je le sais. Je le connais bien. Je suis sa mère, à Jonathan.» Du coup, celui qui campe ce personnage, François-Édouard Bernier, bondit comme un jouet à ressort. Quelques sauts et le voici à genoux, caressant doucement les jambes de l'auteure de ses jours.
Debout à gauche, l'air sévère, Benoit Lagrandeur ne dit mot. Le directeur artistique du Théâtre La Rubrique, qui pilote ce projet de concert avec le Théâtre du Trillium, basé à Ottawa, prête ses traits à un marchand qu'on sent hostile à Jonathan. À l'opposé du spectre émotif, l'amie du grand enfant observe la scène discrètement, émergeant à peine de la moitié supérieure d'un piano.
Ce rôle a été confié à Sara Létourneau, dont c'est la deuxième apparition dans la production annuelle de La Rubrique. Vêtue d'une robe bleue froufroutante, du genre qui fait penser au Village de Nathalie, la chanteuse, «performeuse» et comédienne doit suivre la ligne pointillée - mincissime aurait-on envie d'écrire - qui sépare l'enfance de l'adolescence.
Désir et malaise
Jonathan et son amie s'apprécient depuis toujours. Elle accepte même cette habitude qu'il a de toucher les gens, une manière pour lui de découvrir le monde. Ce qui semble lui échapper, cependant, c'est le fait que le corps du garçon a changé, alors que son esprit est demeuré ancré dans l'enfance. Il ne la voit pas comme un objet de désir, d'où le trouble que provoque chez lui un geste posé par l'adolescente.
«Lorsqu'elle veut l'amener vers la sexualité, Jonathan panique», raconte le metteur en scène Pierre-Antoine Lafon Simard après la répétition. Il tue son amie et ce que la pièce explore, ce sont les souvenirs de Jonathan, son histoire telle que lui la perçoit. Tout est donc exacerbé: le marchand est méchant, la mère très aimante, la fille on ne peut plus innocente.
S'agissant de cette dernière, par contre, le tableau joue sur une équivoque, la ligne très mince dont on parlait tantôt. «Le corps de Sara lui permet d'incarner l'enfance, mais aussi une certaine féminité. On sent une ambiguïté dans le désir et la pièce repose sur ce malaise», énonce Pierre-Antoine Lafon Simard, dont c'est le premier projet réalisé au Saguenay.
Il est vrai que la jeune femme peut suggérer différents âges. Elle est mince comme un fil et ses traits sont délicats. Il ne faut pas croire que l'ampleur du défi la tétanise, cependant. À une semaine de la première, qui aura lieu mercredi à 20h, ses propos laissaient transparaître un sentiment proche de la sérénité.
«C'est difficile de négocier avec les deux registres, mais on a beaucoup travaillé là-dessus. Ça se passe surtout dans la voix et comme c'est très calibré, le fait d'avoir touché à la performance représente un avantage. Là aussi, tout est placé», fait remarquer Sara Létourneau.
Ce qui aide aussi, c'est le respect que lui inspire Jean-François Caron. Non seulement a-t-elle lu ses romans et poèmes, mais la comédienne a joué dans la version théâtrale de Nos échoueries, une production intitulée Pendant le Jack Side Jazz Band. «Je suis fan de son travail et quand on m'a remis ma copie des Mains de Jonathan, j'ai dévoré le texte», confie-t-elle en souriant.
Même si son personnage n'est pas le plus présent sur la scène, l'artiste est consciente de l'impact qu'il pourrait avoir sur sa jeune carrière. «J'espère (qu'il y aura des retombées), mais en même temps, je ne veux pas avoir trop d'attentes. C'est pour ça que je vais garder mes autres pratiques», énonce Sara Létourneau.