Le cellulaire empoisonné

Récemment, une messe à la cathédrale célébrait des anniversaires de 50 ans de mariage. Un des jubilaires expliquait son truc pour que l'amour résiste aux chicanes: écouter, mais s'éloigner plutôt que répliquer. «Si on parle, on va se fâcher et ça va empirer».
Deux jeunes de mon entourage qui ont vécu des ruptures amoureuses jugent que le texto, Facebook et le cellulaire ont empoisonné leurs relations, précipité l'échéance. Ils prêchent maintenant un peu d'abstinence technologique, se jurant même de supprimer leur Facebook lors du prochain amour.
Impossible avec ces outils de prendre le large, de décompresser comme le sage vieillard. Le portable tinte, sonne, tintinnabule avec insistance. La chicane pourchasse l'échaudé sur le trottoir, dans son auto, chez l'ami où il tente de relativiser, décanter. Il répond excédé, et cela repart de plus belle: «pourquoi tu répondais pas?» Il pleut des reproches, comme une grêle perfore une toile élimée.
Facebook prive aussi les amoureux de leur zone privée. «T'as reparlé à ton ex?
- Non!
-Tu l'as accepté comme ami Facebook!
-Ben là, je pouvais pas refuser! »
Un autre a rompu parce que sa copine est sortie avec des amis, et qu'un de ceux-ci a «posté» qu'il venait de rencontrer la femme de sa vie.
Ça bafouille des explications, des prétextes, ça se justifie, ça suspecte. L'envahissement de ce qui reste de vie privée, le manque de confiance, le sentiment d'être épié, minent la relation. La flamme manque d'oxygène.
Autrefois, cela semblait plus simple. On se voyait le soir, on se racontait notre journée. On se téléphonait fugacement le midi, pour se bécoter virtuellement.
Laisse permanente
Aujourd'hui, le texto nous tient en laisse en permanence, Facebook révèle tout, une application GPS repère où se trouve l'autre. L'amour devient contrôle inquisiteur. Il faut justifier la lenteur à répondre aux textos, le message resté pantelant. L'orage menace plus souvent. Et on se parle tant, tout le temps, que l'on n'a plus rien à se dire quand on se voit!
Une vidéo charmante montre un bel inconnu aborder une jeune femme pour lui demander son chemin... ils vécurent heureux, ensemble et très vieux. La vidéo nous montre ensuite le même bel inconnu, les yeux braqués sur son portable, cherchant l'adresse dans «google maps»; il ne voit même pas la femme de sa vie croiser son chemin. Cela conclut: « lève les yeux pour vivre vraiment.»
Mais le magnétisme de nos cellulaires semble irrépressible.
J'ai cédé; mon fils de 16 ans a maintenant le sien. Deux règles: l'appareil ne va jamais à l'école, et ne sert pas après 22h les soirs de semaine. Il a fallu que j'ajoute: «on ne texte pas pendant le souper». Du coup, il engloutit son repas comme si la paume de sa main brûlait quand elle lâche l'appareil. Nouvelle règle : un repas prend au moins dix minutes! Au bout de quelques jours, il tempêtait devant ma cruauté, alors que rien ne restreint ses copains, qui compatissent avec lui devant mon sadisme marâtre. Car nos rejetons nous jettent volontiers la comparaison au visage.
Bien des mères résistent aux assauts des copains gonflables: l'une me raconte sa perplexité quand une copine de sa fille de 9 ans s'est amenée en visite avec un Ipad branché sur le 3G et un profil Facebook! Une fillette de 9 ans se baladerait-elle seule la nuit dans une ville inconnue? Sans surveillance, sans coaching, Facebook est aussi périlleux.
Et si on laissait le temps aux enfants de rester des enfants? Si on insistait pour qu'ils jouent dehors au lieu de s'échouer déjà sur les réseaux sociaux comme un naufragé sur une île hostile? Et si les amoureux s'entendaient pour ne pas trop se texter, ne pas épier leur Facebook mutuel?
Et si nous donnions l'exemple? Si nous fermions de temps en temps Ipad et Iphone, juste pour apprécier la vie sans ces sonneries qui la hachurent? Pour s'apercevoir que la Terre tourne quand même et que rien d'essentiel ne nous échappe irréversiblement durant cette pause? Au contraire...