Mariloup Wolfe

Le boa de la censure

Mariloup Wolfe entreprend une poursuite de 300 000 $ contre Gab Roy, un blogueur qui se targue de pratiquer un humour noir; un humour cru et cruel, méchant, plus provocant que drôle. Profitant d'un potin sur une rupture éventuelle de la vedette avec son conjoint, l'homme adresse une lettre à l'actrice l'invitant à des baises sauvages, sans ménagement et sans ce soucier des enfants qui «courent dans le corridor avec des ciseaux» ni du consentement de sa partenaire éventuelle.
La missive dénoncée par des internautes outrés a été aspirée dans la spirale exponentielle des réseaux sociaux. La grand'messe du dimanche, «Tout le monde en parle» a invité le blogueur, l'a cuisiné, mais lui a du même coup donné visibilité et stature.
Comme le feu persistait, Marie-Loup Wolfe s'est résignée à la défense dans une société civilisée: une poursuite. Mais cela fera revivre l'histoire périodiquement, tous les 3 mois, à chaque étape de ce système judiciaire civil qui avance comme une éternité en purgatoire. Durant cinq ans, minimum.
Censure
Cela ramènera périodiquement le procès de la liberté d'expression, des limites qu'on doit lui imposer. Les amateurs de censure qui pensent que les «gens» ont moins de jugement qu'eux, vont partir en guerre à chacune de ces occasions. Dans la tentation de faire taire quelqu'un, il y a souvent un petit sentiment de supériorité sur la plèbe: «moi, je sais que c'est un balourd qui débite des insanités, mais j'ai peur que «les gens» ne s'en rendent pas compte. Surtout les jeunes qui sont si influençables!» Car il faut protéger les jeunes, mettre à l'abri leurs chastes oreilles! Or le web est ouvert à tout venant. Les censeurs profitent de la vulnérabilité des enfants pour infantiliser l'ensemble du public.
Ce sont les parents, pas des fonctionnaires bien-pensants, qui doivent prendre en main le web de leurs jeunes, voir les historiques de navigation, jaser avec eux de ce qu'ils retiennent ou trouvent drôle. Prendre le temps. Mais le temps est si rare dans la vie d'un parent! Comme on leur apprend à traverser la rue, on doit pourtant leur enseigner les périls des boulevards virtuels, développer leur sens critique.
Quand on veut réglementer un organe de diffusion, limiter le droit de parole, on commence par répandre et amplifier le pire message du pire messager. Gab Roy s'est tout désigné. Ça a marché pour la radio!
Comprenez-moi bien: son «gag» est d'une bêtise consommée, issue du cerveau d'un homme de Cromagnon pour qui un vrai mâle traine la femme par les cheveux. Je comprends qu'il s'adresse à une icône virtuelle; pas une femme qui se respecte ne peut trouver attrayant un gars qui pense comme ça!
Mais le voilà sacré par cette poursuite preux chevalier de la liberté d'expression, du droit au mauvais goût, de la légitimité pour un épais d'exprimer ses pensées salaces les plus vulgaires. Le voilà passé de gros colon à grand martyr, d'agresseur à victime: il a perdu ses commandites, des engagements, il se fera laver par les avocats, etc.
Le boa
Et alors qu'il me répugne, me voilà à défendre son droit d'être un butor, de peur que la censure ne s'empare du web, comme une couleuvre qui peut devenir boa constricteur.
Le vrai problème, c'est la lenteur exaspérante de la justice civile. Plus accessible, expéditive et cinglante, elle remplirait son rôle de censure légitime, inspirerait un peu de gêne aux cowboys qui cherche la gloire par le scandale, et susciterait des réactions plus rapides des victimes, qui se retrouvent trop souvent appauvries pour avoir eu raison.
Car Marieloup Wolfe a pensé répliquer autrement, par une lettre ouverte, une entrevue...Mais comme Yves Duteil le chante: «démentir, protester, c'est encore propager»
La prochaine fois qu'un imbécile vomit des insanités sur le web, ignorons-le! Ne le partageons pas, ne le diffusons pas, même pour le dénoncer! Haussons les épaules avec mépris; il s'éteindra de lui-même. Ne réveillons pas le boa de la censure!