Un policier de la SQ travail dans les décombres de la Résidence du Havre à L'Isle-Verte.

La tentation des normes

Nous ne pouvons accepter qu'un accident reste un accident, une fatalité. On se fustige toujours après un drame: «on aurait donc dû». C'est bien. Nous formons une société solidaire, sensible, prête à se remettre en question.
Mais au-delà des sentiments, des regrets et du chagrin, nous devons réfléchir aux effets pervers d'un zèle préventif, et au partage des responsabilités individuelles et collectives.
Depuis le drame de l'Isle-Verte, on fait le procès du gouvernement qui n'a pas imposé de gicleurs dans toutes les résidences d'aînés. Le ministre de la Santé, Réjean Hébert, lui-même avait eu un cri du coeur en commission parlementaire: «attend-on une tragédie?». Mais il n'a rien imposé, parce que ce n'est pas si simple.
Les résidences privées pour personnes âgées ne roulent pas toutes sur l'or. Dans les petits villages, les municipalités doivent souvent leur donner un coup de pouce. Quand on leur impose un investissement majeur, on condamne certaines à fermer.
Déracinement
Des vieillards sont alors bousculés, déracinés de leur milieu, de leur patelin, à un mois de préavis, parce que la Régie du logement ne les protège pas. C'est arrivé à Hébertville il y a quelques années. Devant les coûts de la mise aux normes, le foyer a fermé.
Certains résidants voulaient signer une décharge pour rester. Ils disaient: «dans ma maison, j'aurais pas toutes ces normes!» On les a envoyés à Alma ou à Métabetchouan contre leur gré. Pour les protéger contre un hypothétique drame, on leur a imposé un stress majeur, parfois gâché ce qui leur restait de vie.
Si on impose des gicleurs ou des murs coupe-feu dans d'anciens presbytères, d'anciens motels, on risque de fermer certains havres, de provoquer un déracinement massif, une désertification de certains villages, la fin de services bénévoles. Sans compter le jeu de dominos pour replacer tout le monde!
Cela ne peut venir qu'avec de l'aide financière. Mais le gouvernement désargenté qui diabolise volontiers le privé, ne veut pas soutenir aussi des empires de résidences fort rentables. Vous voyez? Pas si simple!
Autre sujet de réflexion, une fois la peine estompée: la responsabilité individuelle. Nous avons tous l'obligation de nous protéger, au-delà de la loi et des normes. Le gouvernement impose le minimum. Mais cela ne doit pas nous déresponsabiliser.
Individuellement
J'ai des détecteurs de fumée à piles longue durée inamovibles, bons pour dix ans, deux fois plus cher que les vieux «gugusses» qu'on désactive parce que le «toaster» le fait hurler. Ils crient quand leur vie utile achève. Mon détecteur de monoxyde de carbone m'a sauvé la vie. Il s'est mis à bip-biper un dimanche matin; j'ai appelé les pompiers, incrédule, pour leur demander comment le réinitialiser... Je m'empoisonnais doucement sans fumée, ni odeur!
Mais je ne rappelle pas assez souvent aux enfants comment appeler une ambulance ou les pompiers d'un seul clic avec le système d'alarme, et dans une chambre du sous-sol, la fenêtre ne permet pas de sortir vite...
Dans les résidences, a-t-on des détecteurs dans chaque chambre? On peut les relier, sans problème, à une centrale. Un membre de la famille peut installer ça lui-même. Selon le gardien de nuit à l'Isle-Verte, son téléavertisseur l'a prévenu quand la porte du lobby a été ouverte par un fumeur, mais la fumée sortait déjà par le cadre de porte de la chambre quand l'alarme a sonné. Dans un foyer, les familles peuvent se mobiliser, lever des fonds pour un investissement collectif.
Pour les sourds et les malentendants, des vibreurs existent, qu'on place sous le matelas, pour les réveiller. Chacun peut répéter son plan individuel d'évacuation tous les trois mois. Un rappel dans le téléphone intelligent: «Revoir le plan de maman». «Oups! Sa situation s'est dégradée... Devrait-on l'installer au rez-de chaussée?».
Les normes ne peuvent pas protéger tout le monde tout le temps. Elles constituent une base. L'initiative et la réflexion individuelles complètent. Et les drames constituent de cruels rappels.