Bogdan Stefan, auteur et cinéaste d'origine roumaine, vit à Chicoutimi depuis 2001. Il présenté une conférence intitulée Transmission du patrimoine culturel et familial cette semaine qui traite du livre Les souvenirs d'un certain Alexei Lungu, son grand-père.

La Roumanie du temps des goulags

« Le lavage de cerveau communiste, ça marche, je vous le jure. J'ai vécu ma jeunesse et mon adolescence sous une dictature en Roumanie communiste et on ne se rend pas compte du régime qui nous gouverne. Je disais à mon grand-père, qui avait vécu dans notre pays avant le régime communiste, qu'il ne connaissait rien et que c'est beaucoup mieux un parti unique. C'est moins compliqué. »
Ces propos sont ceux de Bogdan Stefan, Chicoutimien d'adoption originaire de Roumanie, qui a présenté une conférence intitulée Transmission du patrimoine culturel et familial, mardi, à la bibliothèque de Jonquière. Il a raconté comment le vécu de son grand-père l'a influencé et aidé à mieux affronter la vie. L'auteur a enregistré plus de 60 heures de témoignages de son aïeul qu'il a consignés dans un recueil.
Bogdan Stefan parle de son pays, la province de Bessarabie (aujourd'hui la République de Moldavie), située entre l'Ukraine et la Roumanie. Il raconte comment cette communauté a été décimée pendant la Deuxième Guerre mondiale, changeant de camp à trois reprises pour finir sous la domination de l'Union soviétique. « Mon grand-père, qui était paysan et commerçant, a tout laissé derrière lui, en 1944, pour fuir l'Armée rouge. Il a tenté, une fois la paix revenue, de retrouver sa vie d'avant la guerre en faisant du commerce. Un conflit avec les communistes lui a valu un an de prison politique dans les goulags, des espèces de camps de rééducation pour le peuple. Il s'est ensuite fondu dans le paysage pour se réhabiliter », témoigne le jeune cinéaste qui a étudié le cinéma en France et qui a publié aux Éditions La Clignotante, à l'automne, Les souvenirs d'un certain Alexei Lungu, un manuscrit bilingue, en roumain et en français, qui recueille les souvenirs transmis par son grand-père à son petit fils.
Le récit est très intéressant. Sa jeunesse vécue sous un régime communiste, son éducation, ses nombreux voyages, ses études en art à l'UQAC et le patrimoine culturel et familial qu'il a documenté auprès de son grand-père lui permettent de partager une vision moderne des avatars de la vie.
Il raconte des anecdotes sur la vie de son grand-père sous le nouveau régime communiste (à partir de 1946) qui ont culminé avec sa condamnation politique à des travaux forcés en 1957. « Le temps pour guérir un pays du communisme est aussi long que la maladie a duré », soutient-il, précisant que la Roumanie aura encore besoin de temps pour retrouver une vie politique normale. « À la chute du communisme, des gens ont découvert, dans des documents au commissariat de police, que leur voisin et des membres de leur famille les mouchardaient aux instances du Parti. Ce genre de situation est très longue à guérir », dit-il.
« Le point de départ pour ce livre a été ma volonté de conserver les souvenirs et les récits de mon grand-père. Je les ai d'abord enregistrés sur bande magnétique en 1996, transcrits et publiés sous la forme d'un recueil imprimé et relié de façon totalement artisanale dans une vingtaine d'exemplaires en 1999. Des exemplaires que j'ai remis aux membres de ma famille », explique le Roumain qui vit à Chicoutimi depuis 2001.
Petit à petit, ce recueil a commencé à voyager et à sortir du cercle familial. « Mon grand-père ne m'a jamais fait de commentaire sur mon livre. J'ai su cependant qu'il avait fait des photocopies qu'il distribuait à des passagers de train lors de ses voyages », raconte Bogdan Stefan, qui a rencontré un ami qui lui a raconté l'anecdote.
« C'est un très bon ami à moi, Didier Schein, un Français de naissance et Roumain d'adoption (avec un grand-père originaire de la Bessarabie aussi), qui a commencé à traduire le livre en français et qui m'a encouragé dans mon projet de faire une deuxième édition bilingue », explique l'auteur qui prononce des conférences sur l'importance de la transmission du patrimoine culturel et familiale.
« Je rencontre des jeunes de l'école Dominique-Racine prochainement et je vais leur demander de réaliser une entrevue avec leurs grand-parents et de rédiger un souvenir. Ce travail avec mon grand-père m'a permis de comprendre comment une épreuve qui semblait insurmontable sur le coup peut nous ouvrir par la suite des opportunités qu'on n'aurait pu voir autrement... », philosophe celui qui souhaite partager le fruit de son travail.