Saguenay confirme son intention de vendre la Maison Gauthier, située au 251 Bossé.

La Maison Gauthier vue de l'intérieur

OPINION / Les murs ne racontent pas tout. Prenez ceux de la Maison Gauthier située dans le quartier du Bassin, à Chicoutimi. De l'extérieur, la seule chose qu'on remarque est leur caractère singulier. Ils sont gris parce que l'homme qui a fait construire cette somptueuse résidence en 1906, Gédéon Gauthier, avait opté pour la pierre de ciment afin de mousser ce produit dont la matière première provenait de la carrière qu'il exploitait à Rivière-du-Moulin.
On les voit de loin, ces murs, puisque la résidence de trois étages a été érigée sur une colline, juste en haut de la petite maison blanche. Ils lui confèrent un air mystérieux, voire inquiétant, ce qui a peut-être incité les cinéastes Serge et Jean Gagné à l'intégrer dans quelques scènes du film Le Royaume ou l'asile, tourné en 1988.
Dans le Progrès du 29 juillet, sous la plume de la consoeur Mélyssa Gagnon, on a appris que la ville de Saguenay mettait en vente la Maison Gauthier. Personne n'y vit depuis le déluge de 1996 et son unique fonction, bien éphémère, fut d'abriter la Maison du cinéma. Elle fait donc figure de fantôme, alors que l'histoire qui se cache derrière, enfouie bien loin dans la mémoire des anciens, possède des attributs qui ne dépareraient pas dans un album de Lucky Luke.
L'auteur de ces lignes a eu le privilège de l'entendre de la bouche d'Antonio Gauthier, lors d'une entrevue réalisée peu après le déluge. Fils de Gédéon, dont il était le dernier enfant vivant, cet homme alors âgé de 89 ans était soulagé de constater que le bâtiment avait échappé à la fureur des eaux. Seule une haie avait été emportée, une perte modeste eu égard à celles qu'avaient subi les propriétés voisines.
L'appel des États
En 1996, Antonio Gauthier résidait au lac Clair, à Saint-David-de-Falardeau. Il avait quitté la maison du Bassin depuis sept ans, mais demeurait attaché à ce qu'elle représentait. « J'y ai passé ma vie et la maison n'a jamais changé de style. On y trouve les mêmes meubles qu'au temps de mon père, les mêmes moulages et les mêmes lustres », avait-il raconté.
On le sentait nostalgique, fier aussi, au moment d'évoquer le parcours de son père né en 1866, sur une terre du rang Saint-Jean à Grande-Baie. Orphelin à trois ans, l'enfant avait été élevé par sa grand-mère Françoise Minier avant de devenir forgeron. À 20 ans, il ouvrait sa boutique, toujours à Grande-Baie, mais a éprouvé le besoin de voir du pays. Go west, young man, comme on disait.
Le jeune homme s'est beaucoup promené aux États-Unis : Salt Lake City en Utah, St Louis au Missouri, El Paso au Nouveau-Mexique, un bled au Texas - Marble Falls - où une photo le montre devant une boutique de forge. « Mon père aurait voulu se rendre au canal de Panama, mais il aurait fallu passer par le Mexique et il avait peur de Pancho Villa. Il s'est finalement installé à San Bernardino, en Californie, et possédait quatre ''claims ''. Il vivait de la prospection », avait décrit Antonio Gauthier.
Son rêve était de demeurer là-bas, sauf qu'il ne correspondait pas à celui de Marie Desbiens, une fille que Gédéon avait connue avant son départ. Leur mariage célébré en 1898 l'a donc ramené au Saguenay, plus spécifiquement à Chicoutimi, où son sens des affaires a fait merveille. Profitant de l'effervescence générée par la Pulperie, il a construit un magasin qui est demeuré en opération jusqu'en 1924, au 410 rue Taché.
En plus de la carrière exploitée de concert avec « un nommé Morrier », Gédéon avait un autre passe-temps : l'acquisition de terrains. « On avait huit lots au bord du petit et du grand lac Clair. Mon père les avait achetés pas cher et après la faillite du magasin, à cause d'un mauvais gérant, on les a exploités. On avait une grosse culture de patates, ainsi que 3000 poules. Comme les autres enfants, j'ai travaillé aux champs », avait indiqué Antonio Gauthier.
Preuve de sa résilience, avant de disparaître en 1926, Gédéon a racheté sa maison des mains d'un syndic. Elle aura abrité des membres de sa famille jusqu'en juillet 1996.