Des copeaux de bois.

La crise des copeaux menace les scieries

Les scieurs indépendants de la région et de la Gaspésie risquent de voir hypothéquer l'une des meilleures années au chapitre du chiffre d'affaires par la crise structurelle des copeaux qui se dessine en ce moment. Les inventaires augmentent à vue d'oeil dans les cours des usines et les machines à papier ferment l'une après l'autre dans l'Est de l'Amérique du Nord.
L'industrie québécoise a vécu des crises conjoncturelles qui ont créé des accumulations importantes de résidus de sciage. Des correctifs étaient mis en place pour réguler le marché et la croissance de la demande en pâte permettait de résoudre ces épisodes sans conséquence pour l'industrie. Cette fois, la crise repose sur la structure commerciale de l'industrie alors que la demande en résidus de sciage pour la fabrication de papier est sur une courbe descendante. De plus, rien ne permet de croire qu'elle va s'inverser avec le développement de la numérisation des supports à l'information.
« Selon les prévisions que nous sommes en mesure de faire, les usines indépendantes du Saguenay-Lac-Saint-Jean/Chibougamau-Chapais vont se retrouver avec un inventaire de 250 000 tonnes métriques de copeaux à la fin de l'année. Ce sont des sommes considérables qui dorment et les copeaux représentent 15 % des revenus des usines. Comme les scieries font moins de 15 % de profits, on comprend que ce sont les bénéfices qui vont souffrir de cette situation », explique Pierre Marineau, ingénieur forestier et directeur général de l'Association des producteurs de copeaux du Québec (APCQ).
En ce moment, les copeaux se vendent 80 $ la tonne métrique. Pour les scieurs indépendants de la région, il s'agit d'un inventaire de 20 M $ qui risque de ne pas trouver preneur, sans compter que les copeaux entreposés trop longtemps, de moins bonne qualité, peuvent même devenir inutilisables. La qualité de la matière ligneuse se dégrade rapidement après six mois d'entreposage en plein air.
Le contexte régional a changé, au cours de trois dernières années. La cartonnerie Jonquière a été fermée par Graphic Packaging alors que Résolu a fermé une machine à papier à Alma. Au cours de la dernière année, ajoute l'ingénieur forestier, Résolu a remis en exploitation une scierie dans la Mauricie et fait l'achat d'une autre scierie en Abitibi. Ces deux usines gonflent sa production interne de copeaux de 200 000 tonnes métriques par année. Lors de l'achat de la scierie en Abitibi, la papetière qui lui achetait ses copeaux a mis un terme au contrat.
Quatre machines à papier
Il reste en ce moment quatre machines à papier dans la région pour écouler les copeaux ainsi que l'usine de pâte kraft de Saint-Félicien (plus ou moins un million de tonnes). L'excédent de la production pour cette année représente le quart de l'approvisionnement de cette usine.
L'autre acheteur important est l'entreprise West Rock de La Tuque qui produit du carton. L'entreprise achète en premier lieu des sciures de bois (5 % des revenus d'une scierie) et complète sa recette de pâte à carton avec des copeaux, mais en quantité limitée. Pierre Marineau admet qu'il n'y a pas de solution magique à très court terme pour écouler les copeaux en surplus de la région.
Le gouvernement du Québec a renouvelé le décret d'exportation de copeaux vers les provinces maritimes. Cette solution a des limites puisque la situation actuelle du marché du bois d'oeuvre aux États-Unis a propulsé l'industrie du sciage du Nouveau-Brunswick qui produit plus de copeaux. Le marché est aussi limité de ce côté.
L'approche mérite d'être analysée
La construction de deux usines de transformation de résidus de sciage en carburant diesel, ou biocarburant, devra être analysée avec beaucoup d'intérêt pour trouver une solution à la crise structurelle des copeaux dans laquelle risquent de s'enliser les scieurs du Saguenay-Lac-Saint-Jean.
La technique de la biraffinerie cellulosique est beaucoup plus avancée aujourd'hui. Selon le directeur de l'Association des producteurs de copeaux du Québec (APCQ), Pierre Marineau, cette option n'est actuellement plus négligeable.
« Nous devons nous tourner vers des projets de transformation des copeaux à dimension humaine qu'il sera possible de financer. En ce moment, l'entreprise Boralex obtient de bons résultats avec une usine-pilote en Nouvelle-Écosse pour la production de carburant diesel. L'association a informé Boralex qu'elle allait lui faire parvenir les données nécessaires pour évaluer la possibilité de construire des usines », explique celui qui a déjà dirigé la direction des projets industriels du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs.
Le modèle d'usine de transformation projeté par Boralex représente un investissement de 45 M$, ce qui est inférieur à pratiquement tous les projets de ce type en ce moment à l'étude. Il s'agit d'usines qui pourront transformer sur une base annuelle de 70 000 à 75 000 tonnes métriques de résidus de sciage, incluant des copeaux.
« Dans la carte du Québec, la production de résidus de sciage dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean et Chibougamau-Chapais permet de projeter deux usines. Il y a de la place pour une usine pour les deux gros scieurs dans le secteur Chibougamau, ainsi qu'une autre usine au Saguenay-Lac-Saint-Jean », indique le directeur général de l'APCQ.
Des usines de cette dimension permettraient la production de 17 millions de litres de carburant sur une base annuelle. La rentabilité de ces projets est atteinte avec un prix de vente de base de 92 cents le litre. « Le carburant produit dans ces usines peut immédiatement être utilisé dans les camions ou autres équipements lourds. Une évaluation rapide permet d'avancer que l'usine de production pourrait écouler pas moins de 30 à 40 % de sa production pour alimenter la machinerie des scieries utilisée dans toutes les phases de la production de bois, à partir des opérations de récolte en forêt. »
L'avantage du modèle que semble privilégier Boralex, selon Pierre Marineau, est qu'il peut se réaliser en partenariat avec les propriétaires de scierie. Par le passé, les scieries ont trop souvent joué uniquement le rôle de fournisseurs de matière première pour les papetières.
« Les entreprises de sciage sont à la base de l'industrie forestière. Elles sont à la base des opérations de récolte et de première transformation. Il est donc normal qu'elles soient traitées correctement dans de nouveaux partenariats pour la production de biocarburant puisqu'elles vont encore une fois fournir la matière première », a conclu l'ingénieur forestier.
Pour bien comprendre la différence entre les projets, Arbec va débuter la production de biocarburant à Port-Cartier, cette année. Il s'agit d'un projet de 104 M$ qui sera financé à 75 % par le gouvernement du Québec. L'usine produira 70 millions de litres par année à partir de résidus de sciage.
Le biocarburant peut également être vendu aux pétrolières pour qu'elles puissent l'intégrer aux produits pétroliers traditionnels. Ce qui leur permet d'atteindre un pourcentage de produits biologiques dans le carburant.