La charte Alcan

Philippe Couillard est le seul chef à glisser quelques préoccupations régionales à travers la masse de thèmes nationaux de la présente campagne électorale. Il a mentionné notamment les interventions aux conséquences catastrophiques de Greenpeace, mais sans émouvoir ses adversaires et les chroniqueurs des médias nationaux.
Quant aux grandes agglomérations, elles n'ont pas encore effacé de leur mémoire le choc de l'Erreur boréale. Malgré l'application des recommandations de la Commission Coulombe et l'opération relance lancée par les participants au Rendez-vous national de la forêt en novembre dernier, à Saint-Félicien, la population manifeste la plus grande indifférence.
La loi 101
Mais depuis que le député d'Outremont, candidat dans Roberval, a pillé sur la pelure de banane du français, langue de travail, il est la cible de toutes les attaques. Évidemment qu'il a eu tort de souhaiter que le bilinguisme devienne la norme dans les milieux de travail parce qu'un client américain, en visite dans une PME, préfèrera parfois entendre les explications de l'ouvrier.
Dans le réel, comme le racontait un dirigeant de PME au lendemain du débat, un contremaître ou le grand patron agit comme interprète lorsque l'employé sur le plancher ne parle pas convenablement l'anglais. Le français doit néanmoins demeurer la langue commune, sinon, c'est l'assimilation à l'intérieur d'une génération. Et Montréal est un danger perpétuel. Les irréductibles du West Island n'ont jamais abandonné leur rêve de noyer les survivants de la bataille des Plaines d'Abraham dans le mer anglo-saxonne de l'Amérique du Nord. La loi 101 a freiné la glissade du français.
Mais la connaissance d'une seconde langue, surtout l'anglais évidemment, ajoute à la culture. Elle s'avère même nécessaire à ceux qui aspirent à des postes de commande comme à la majorité des professionnels. Chaque famille compte ses adeptes du bilinguisme. Dans une région aussi majoritairement francophone que la nôtre, un nombre croissant de jeunes font des séjours prolongés dans des pays anglophones et cherchent toutes les occasions d'apprendre la langue des affaires.
L'État, par contre, a la responsabilité de préserver le français, langue commune. Le budget consacré à la francisation des immigrants a bondi de 50 % depuis une décennie. Mais dans les grandes entreprises, a reproché François Legault au débat de jeudi dernier, c'est la catastrophe. Le français est éclipsé par l'anglais. La loi 101 fait une exception pour les sièges sociaux qui sont essentiellement en communication avec leur réseau mondial, mais sur le plancher des usines, le français devrait dominer.
À Rome...
Le législateur pourrait à nouveau s'inspirer du modèle Alcan. Dans les années 1950 alors que l'Alcan fournissait du travail à plus de 10 000 personnes au Saguenay-Lac-Saint-Jean, l'unilinguisme anglais était la règle dans les usines. La situation gangrénait les relations de travail. Le redressement a débuté par une résolution du conseil municipal de Chicoutimi que l'ancien vice-président aux relations publiques, Aimé Gagné, avait évoquée dans Le Lingot, l'hebdomadaire publié par la compagnie, avant de suggérer à ses collègues de langue anglaise d'informer leurs parents ou amis des autres provinces sur le traitement dont ils bénéficiaient au Québec.
Invité par le PDG de l'époque, R. E. Powell, à expliquer son initiative, il fut agréablement surpris de sa réaction : " Young man, go back to Arvida and keep up the good work ". La compagnie avait compris. Elle transforma en directive sa Charte de la langue française qui établissait " à toutes fins utiles, le français principale langue de travail et de communication dans les activités de la compagnie et obligeait les ingénieurs et autres hauts gradés à acquérir une connaissance pratique de la langue commune. »
Bombardier et SNC-Lavalin doivent rougir en constatant que ce sont des anglophones majoritairement unilingues qui ont appliqué, ici, avant la Révolution tranquille, cette règle universelle qui se résume ainsi : à Rome, on se comporte comme les Romains.