Inquiétude, déception et colère

Le cinquième conflit sur le bois d'oeuvre entre le Canada et les États-Unis a officiellement débuté. Au terme d'une enquête du département américain du Commerce, l'administration Trump a annoncé un droit compensatoire moyen de 19,88 pour cent sur les exportations canadiennes vers le sud de la frontière. Ce taux risque de grimper étant donné qu'une décision sur les droits antidumping est attendue le 23 juin. Voici les réactions de différents acteurs régionaux sur la question.
Philippe Couillard
« C'est totalement injuste ce que fait le département américain du Commerce. Il ne prend pas en considération notre régime forestier qui respecte le libre marché. C'est très décevant leur attitude. »
Le premier ministre Philippe Couillard ne cache pas sa déception à la suite de l'annonce d'une surtaxe de 19,88 % pour les entreprises forestières québécoises et de 12,82 % pour Produits forestiers Résolu. « Je n'ai pas d'explication pour cette différence. Le Département a évalué des entreprises plutôt que les provinces. Ce qui me désole, c'est que nos scieries indépendantes dans la région vont être durement touchées par cette décision, mais au moins on réagit rapidement en mettant en place un programme de garanties de prêt. Ce programme va permettre de souffler un peu et de pouvoir continuer à exporter et à rester compétitif. Déjà 30 entreprises nous ont contactés pour obtenir de l'information. C'est 178 scieries au Québec qui sont touchées par cette décision », a-t-il souligné. Les détails de ce programme sont présentés dans un autre texte.
Le député de Roberval a discuté hier avec le premier ministre Justin Trudeau de la question. « Il a l'intention de défendre l'industrie forestière canadienne et québécoise. Il a été très clair. Nous avons aussi discuté des programmes qui seraient complémentaires aux autres. Il ne faut pas rester sur la défensive. Il faut aussi innover développer de nouveaux produits afin d'être moins dépendant du marché américain du bois d'oeuvre », a-t-il souligné.
Surtout dans la perspective que le conflit risque d'être long, selon les craintes exprimées à quelques reprises par Philippe Couillard lors de son entretien avec Le Quotidien.
Richard Garneau
« Marché. Marché. Marché. Marché. Le marché ! On respecte toutes les lois du marché au Québec. Il faut continuer à le répéter ».
Richard Garneau, le grand patron de Produits forestiers Résolu martèle le mot marché sans cesse. Il estime que sa compagnie et le gouvernement doivent continuer de rappeler au gouvernement américain que le régime forestier québécois avec la mise aux enchères des bois respecte les conditions du marché. « Le département du commerce manipule les données et biaise ses calculs en se basant sur la Nouvelle-Écosse. Il n'a pas considéré la réalité québécoise. Il faut continuer à démontrer la différence au Québec. »
Richard Garneau est loin de se réjouir que Résolu se voie imposer un taux d'imposition de 12,8 % au lieu de 19 % en moyenne pour l'industrie « C'est déjà trop ! C'est 0 % de surtaxe qu'on devrait avoir au Québec. C'est simple, il faut respecter le fait que nous sommes alignés sur les règles du marché. Le marché », a-t-il répété.
Daniel Leblond
« Le régime forestier québécois permet le libre marché et les entreprises payent le juste prix pour la fibre. Elles payent plus cher que dans les autres provinces. C'est pour ça que le Québec devrait être exclu de l'entente. Le gouvernement québécois l'a dit, mais peut-être pas suffisamment. Il faut continuer », a affirmé le président du syndicat de la scierie Mistassini.
Il est surtout déçu du mutisme à Ottawa. « Il faut surtout que le gouvernement fédéral défende les intérêts du Québec. Je ne comprends pas qu'il n'y ait pas un député libéral fédéral québécois qui ait dit un mot sur le bois d'oeuvre, c'est inconcevable. Québec est prêt à accorder des garanties de prêt, mais le gouvernement fédéral n'a rien annoncé. »
Le syndicaliste estime que le taux d'imposition de 12,8 % attribué à Résolu est trop élevé. « C'est trop, même si c'est moins pire que pour d'autres. C'est l'imposition de quotas qui va faire mal et qui risque d'être catastrophique pour notre région », souligne-t-il.
Karine Trudel
« Il serait temps que le gouvernement fédéral travaille à protéger les emplois avant qu'ils ne soient perdus pour de bon ».
La députée NPD de Jonquière Karine Trudel presse encore une fois le gouvernement libéral de réagir sur l'imposition de droit compensateur. « Tout le monde s'attendait à ce que les États-Unis imposent une taxe importante et voilà qu'en plus, ils sortent de leur chapeau une rétroactivité pour les petits joueurs de l'industrie. Au final, nous réclamions depuis des mois que le gouvernement fédéral soit prêt et aujourd'hui, il ne l'est pas. Or, les avis du milieu sont unanimes : nous avons besoin d'un programme de garanties de prêt : pas dans six mois, pas dans le prochain budget, mais tout de suite », insiste-t-elle.
Selon elle, les propos tenus par les ministres Chrystia Freeland (Affaires étrangères) et Jim Carr (Ressources naturelles) n'ont rien de rassurant, car aucune mesure à court terme n'a été avancée. 
Denis Lebel
« Le gouvernement Trudeau a mis en veilleuse l'une des plus importantes négociations commerciales de l'histoire du Canada. Lors de sa première visite à Washington, en mars dernier, M. Trudeau et M. Obama s'étaient donné 100 jours pour trouver un cadre de négociation. Nous constatons maintenant que rien n'a été fait et que l'industrie forestière paiera le prix de la mauvaise gestion de ce gouvernement dans le dossier du bois d'oeuvre », critique le député de Roberval-Lac-Saint-Jean.
Après avoir posé 22 questions en chambre sur le bois d'oeuvre, Denis Lebel considère que les libéraux ont laissé tomber cette industrie. Il s'inquiète des répercussions dans la région.
« Pourquoi Résolu s'est vu imposer des droits compensatoires de 12,8 % alors qu'Arbec et les petites scieries indépendantes sont imposées à près de 20 % ? Mais au lieu d'essayer de décortiquer tout ça. Le gouvernement devrait tout faire pour régler rapidement ce conflit afin d'éviter des pertes d'emplois. Il n'est pas trop tard, mais la négociation d'un nouvel accord sur le bois d'oeuvre n'a jamais été une priorité pour Justin Trudeau », a-t-il mentionné lors d'une entrevue.
Guy Larouche et Marc Asselin
« La mise à exécution de la menace américaine sur le bois d'oeuvre n'est ni plus ni moins qu'une attaque frontale contre les régions forestières et l'ensemble de l'économie québécoise. Cette approche protectionniste pénalisera non seulement les grands consommateurs américains de bois d'oeuvre, mais surtout l'ensemble des communautés forestières de ce côté-ci de la frontière, particulièrement à la Ville de Roberval et au Lac-Saint-Jean », ont affirmé les maires de Roberval et Alma, Guy Larouche et Marc Asselin. 
Jean-Pierre Boivin
Le président d'Alliance forêt boréale, Jean-Pierre Boivin, considère que la marche de solidarité envers la forêt de dimanche à Dolbeau-Mistassini prend tout son sens avec l'annonce de l'imposition de droits compensateurs.
« Le développement économique de plusieurs régions du Québec passe par le secteur forestier et il est de notre devoir d'en faire une priorité. Des actions encore plus imposantes sont nécessaires pour démontrer toute l'importance qu'occupe l'industrie forestière dans l'économie québécoise. La mobilisation citoyenne pour la marche devient donc un incontournable. Ce rassemblement citoyen est l'occasion, pour toute la population, de se joindre au mouvement qui devient une opportunité de prouver concrètement notre solidarité envers cette industrie qui fait, depuis toujours, la prospérité de notre région et de notre pays. Tous sont invités à y prendre part », invite-t-il. Le départ se fait à 11 h de l'hôtel de ville.
Philippe Couillard
De l'oxygène aux forestières québécoises
Le gouvernement du Québec met en place le programme ESSOR afin de soutenir près de 200 entreprises québécoises touchées par les droits compensatoires imposés par le département américain du Commerce.
« Cet appui financier, sous forme de prêts et de garanties de prêt sur une base commerciale, donnera un peu d'oxygène aux forestières qui pourraient manquer de liquidités au cours des prochains mois afin qu'elles puissent continuer à approvisionner le marché américain », explique-t-on dans un communiqué.
Chaque entreprise visée par des droits compensateurs a été informée par le ministère de l'Économie, de la Science et de l'Innovation (MESI), et le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) de la disponibilité du programme ESSOR. Les conditions des prêts et des garanties de prêt seront déterminées selon les normes du marché en vigueur afin de respecter les engagements pris en vertu des accords de commerce international. 
« Nous avions dit que nous serions prêts pour appuyer nos entreprises dès le jour un, et c'est ce que nous faisons aujourd'hui. Je peux vous confirmer que le gouvernement du Québec continuera de défendre l'industrie forestière devant les instances américaines et internationales, et fera pression pour que le gouvernement fédéral participe également au soutien du secteur forestier québécois. Nous devons faire front commun pour défendre les intérêts du Québec. Nous qualifions la décision du département américain du Commerce d'injustifiable et de déraisonnable. L'industrie du bois d'oeuvre résineux est un secteur majeur de notre économie, et le Québec doit préserver sa compétitivité », a déclaré Dominique Anglade, ministre de l'Économie, de la Science et de l'Innovation et ministre responsable de la Stratégie numérique.
De son côté, la ministre des Relations internationales Christine Saint-Pierre a assuré que le gouvernement allait poursuivre à défendre et faire la promotion de son régime forestier aux États-Unis. « Le régime forestier du Québec se démarque à l'échelle internationale pour sa rigueur et la qualité de ses pratiques d'aménagement forestier et durable. C'est ce message que nous portons partout sur le territoire américain, et c'est en ce sens que nous poursuivrons nos efforts de collaboration et de concertation avec le gouvernement fédéral et nos voisins américains. »
Ottawa examine les options
(Presse canadienne) - Le gouvernement canadien examine ses options pour réagir à l'imposition de droits, par Washington, sur le bois d'oeuvre canadien, mais il devra vraisemblablement attendre à l'an prochain avant de pouvoir utiliser la voie des tribunaux.
S'il ne sait pas encore quel outil sera le sien, le ministre fédéral des Ressources naturelles, Jim Carr, assure cependant qu'Ottawa ne restera pas les bras croisés.
Dans les querelles passées sur le bois d'oeuvre, opposant le gouvernement canadien au voisin américain, Ottawa s'est parfois tourné vers l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et a aussi utilisé le chapitre 19 de l'ALÉNA.
Le gouvernement devra toutefois attendre de savoir combien exactement les États-Unis réclameront à l'industrie canadienne avant de lancer un recours. Une information que les fonctionnaires du gouvernement n'attendent pas avant décembre ou janvier.
« Nous avons obtenu gain de cause dans le passé et nous obtiendrons gain de cause encore », a déclaré le ministre Carr au cours d'une conférence de presse à Ottawa, mardi après-midi.
« Nous allons lutter contre cette décision devant les instances appropriées », a renchéri sa collègue Diane Lebouthillier, ministre du Revenu national.
Ces droits compensatoires ne sont qu'un nouveau chapitre dans le litige du bois d'oeuvre. Les États-Unis pourraient décider d'imposer des droits antidumping en juin qui s'ajouteraient à ceux annoncés lundi soir. Le département du Commerce américain prendra ensuite une décision finale sur le total des droits, ce qui pourrait survenir au début du mois de septembre ou plus tard.
Trois avenues seront alors possibles : une entente négociée entre les gouvernements canadien et américain, un retrait-surprise des droits compensatoires par les Américains ou un nouveau recours devant les tribunaux.