Foule monstre pour Blondy

Les dieux du Saguenay sont bien malicieux. Eux qui avaient copieusement arrosé les spectateurs venus applaudir le fils de Bob Marley, Ky-Mani, lors de son passage au Festival international des Rythmes du Monde, ont répété l'exercice hier soir. Une autre star du reggae, Alpha Blondy, a dû patienter une trentaine de minutes avant d'effectuer sa première sortie dans le Québec profond.
Quelqu'un a dû faire un sacrifice, brûler une tourtière ou un chandail des Saguenéens, parce que la colère des cieux s'est évaporée aussi vite qu'elle était apparue. La rue Racine, qui s'était vidée en quelques secondes, est redevenue grouillante de monde pendant que l'équipe technique retirait les toiles de plastique qui protégeaient les plus gros instruments.
Le comité organisateur a eu la sagesse d'écourter la cérémonie d'ouverture, si bien que le groupe Solar System, formé de sept musiciens et deux choristes, est apparu à 22h 07. Le guitariste a joué quelques mesures de Black Dog, le brûlot de Led Zeppelin, avant de laisser s'installer un beat reggae de belle tenue. Le temps de chanter le nom du patron et celui-ci faisait son entrée, du moins virtuellement.
On l'a d'abord entendu sans le voir, en effet, alors qu'il récitait les paroles de Psaume 23 sur fond de synthés vaporeux. Puis l'homme est arrivé, reprenant ses incantations relayées par les choristes. «Bonsoir», a-t-il ensuite lancé à la foule, impressionnante eu égard aux circonstances.
L'entrée en matière s'est poursuivie, juste un peu plus soutenue, pendant qu'Alpha Blondy entonnait Jérusalem. La musique percolait doucement, laissant le temps d'apprécier la voix joliment râpeuse de l'artiste, autant que son visage noble aux traits élégamment creusés. On dirait une statue. Une statue qui chante.
La foule était plus jeune qu'en début de soirée, plus diversifiée, aussi. Déjà heureuse de profiter d'une éclaircie, elle a embarqué pour de bon lorsque le groupe a interprété Masada. Cette fois, tout était plus incisif. La rythmique laminait les tympans, tandis qu'Alpha Blondy s'exprimait d'un ton plus affirmé, le doigt tendu vers le ciel. 
Du reggae sans une once de gras.
Il semblait heureux d'être là, tout comme ceux qui dansaient sous ses yeux, le poing en l'air, mais sans agressivité aucune. Ça sentait même les herbes folles dans les premières rangées quand, soudain, Alpha Blondy a haussé le ton pour interpréter Les chiens
Le vétéran rugissait, mûrissait sa vengeance, jusqu'à ce qu'un solo de saxophone ne ramène la sérénité.
C'était parti pour un beau tour en montagnes russes, mais l'heure tardive a obligé l'auteur de ces lignes à retraiter au journal, à son grand regret.