De tout temps, les campagnes électorales poussent journalistes et rivaux politiques à explorer le passé de la vie des candidats. Autrefois, on investiguait à partir des curriculum vitae pour y débusquer mensonges et exagérations; on cherchait la liaison honteuse, l'amitié suspecte. Mais Facebook a changé la donne.

Feue l'intimité en politique

De tout temps, les campagnes électorales poussent journalistes et rivaux politiques à explorer le passé de la vie des candidats. Autrefois, on investiguait à partir des curriculum vitae pour y débusquer mensonges et exagérations; on cherchait la liaison honteuse, l'amitié suspecte. Mais Facebook a changé la donne.
En y exposant leurs sautes d'humeur, leurs photos impudiques, leurs moeurs parfois douteuses, leurs erreurs de jeunesse et leurs amitiés, les candidats s'y donnent en pâture. À moins qu'ils ne soient en train de faire changer les mentalités, d'augmenter le niveau de tolérance du public, de rendre véniels des péchés autrefois mortels?
Erreurs de jeunesse
Tommy Pageau, candidat libéral de Jonquière, apostrophe durement deux amis péquistes sur son Facebook, avec quelques sacres et fautes d'orthographe. Cela contraste avec le monde politique empreint de rectitude, de prudence, surtout dans un contexte ou chaque grognement passe pour de l'intimidation. Confronté, la réaction du candidat étonne: «c'est ma vie privée!». Non.
Facebook est un média social. Un MÉDIA! Tout ce qu'on y «poste» devient public. D'ailleurs, un des sens du verbe «to post» en anglais, c'est: «émettre un avis public». La page perso, les amis, ne sont qu'illusion.
À son grand dam, un témoin dans un procès honteux a vu ses photos Facebook illustrer les articles sur le procès de son pote agresseur. Rien à faire pour empêcher ça! Un accident de la route d'un jeune écervelé? Le voilà torse nu à côté de sa voiture «tunée» à la Une des journaux!
Idem pour les phrases publiées, truffées de jurons et de fautes: elles servent de plus en plus à juger la qualité, la mentalité de quelqu'un. Aux électeurs, comme aux employeurs. Le candidat confus sur «FB» saura-t-il lire ou comprendre un règlement ou une loi? Celui qui s'emporte sur «FB» ou médit de son patron sera-t-il loyal?
Discussion animée avec des étudiants: une photo salace circule, mettant en vedette l'un d'entre eux, brillant, promis à un bel avenir. «Quand une prestigieuse compagnie t'embauchera pour ta crédibilité et qu'un de tes copains trouvera comique de publier la photo, perdras-tu ta promotion?» Réponse des jeunes: «tout le monde fait des folies dans sa jeunesse, les compagnies comprendront ça!» Ils ont peut-être raison.
À force de voir des candidats assis sur des bols de toilette, des «selfies» narcissiques, d'entendre des adjoints politiques confesser publiquement leurs moeurs sexuelles, notre tolérance aux «erreurs de jeunesse» augmentera sans doute. Et pas seulement pour les erreurs de jeunesse: Rob Ford et André Boisclair en font la preuve, malgré des aveux de délinquance adulte.
Zone d'ombre
Autrefois, un animateur glosait deux heures si un ministère échappait une faute de français dans un communiqué. Aujourd'hui, on n'en pipe pas mot. Le délabrement de la langue écrite et parlée nous a amené à une tolérance qui frise la démission. Ainsi en sera-t-il sans doute pour toutes ces photos et «posts» vulgaires, ces écarts de conduites, ces aveux gênants. Ils reviendront encore hanter leurs auteurs, mais nous nous en formaliserons de moins en moins.
Nous avons tous fait des idioties dans notre jeunesse. Et même au-delà. J'ai honte de certaines grossièretés auxquelles j'ai assisté en radio. Mais cela restait sans preuve tangible, des rumeurs invérifiables que nul n'osait publier, de jolies légendes sans noms.
Mais depuis quelques années, l'intimité s'effrite. Depuis que chacun a une enregistreuse et une caméra dans le creux de sa main. Depuis qu'on expose nos humeurs et déplacements quotidiennement sur le mur. Depuis que dans un party trop arrosé, un copain prendra une photo qui reviendra nous hanter, saisira incognito une beuverie, une paire de fesses, une poitrine exhibée, une image fantasque au jeu de «t'es pas game». Depuis que deux amoureux se prennent en photo pour s'aguicher et que lors de la rupture, l'un des deux se venge.
Cette zone d'ombre confortable que constituaient l'intimité et la pudeur s'efface.