Gérard Bouchard

Donner le temps aux musulmans

La position de la femme au sein de la religion musulmane crée inévitablement une distance avec la société québécoise. Le sociologue Gérard Bouchard soutient que le Québec s'est placé en rupture avec ce modèle de soumission à l'homme, et aussi avec le clergé, surtout depuis la Révolution tranquille. Un changement qui a généré des conflits majeurs dans les familles qui, dans certains cas, perdurent encore aujourd'hui.
Gérard Bouchard n'a pas chômé depuis la tragédie survenue à la mosquée de Québec. Près de deux semaines après les événements, il est toujours consulté par les médias et certains pouvoirs publics pour fournir des explications à un geste auquel on a de la difficulté à donner un sens. Le professeur retient qu'il a été posé contre un groupe spécifique, et non au hasard dans un centre commercial. À ce titre, il justifie une réflexion profonde.
Gérard Bouchard n'hésite pas à écarter les allusions démagogiques qui laissent entendre que les musulmans vont imposer leur loi partout au Québec alors qu'ils ne constituent que 3 % de la population. En revanche, il comprend bien la distance qui existe entre les Québécois et la communauté musulmane. Lui même est irrité par des éléments particuliers de cette religion, notamment ce qui concerne la place des femmes et l'acceptation de l'homosexualité. Il n'hésite pas à faire le lien entre ces concepts et ce qui se passait au Québec avant les années 1960.
« C'était faire violence aux femmes que de les obliger à avoir un 15e enfant de la part de la religion catholique. Il a fallu qu'une génération se place en rupture avec ses parents pour que ça change. Encore aujourd'hui, ce n'est pas tout le monde qui est féministe ou qui accepte l'homosexualité chez nous. La communauté d'accueil se doit de donner l'exemple. Est-ce que nous avons expliqué cette période de notre histoire aux musulmans ? », questionne Gérard Bouchard.
Ce dernier est loin de faire des reproches aux femmes qui prennent la parole et questionnent ces éléments de la religion musulmane. Il soulève en même temps toute la difficulté pour ces immigrants qui arrivent au Québec de remettre en question des éléments importants de leur pratique religieuse et nous rappelle que le prix à payer pour cette communauté sera aussi lourd que celui payé par les hommes et les femmes de la Révolution tranquille.
« Ça va prendre du temps. Ce sont possiblement les enfants des immigrants qui vont rendre ce changement possible. Ce qu'on leur demande est difficile. Ça signifie qu'ils doivent se mettre en rupture avec leur famille et leurs parents. C'est le temps qui va permettre le changement. »
Inégalité
Il n'en reste pas moins, pour Gérard Bouchard, que la religion musulmane fait d'une certaine façon la promotion de l'inégalité entre les hommes et les femmes.
« Ce n'est pas à notre société de s'adapter à ça. Au contraire, il faut user de patience et de flexibilité pour amener ces concitoyens à s'adapter et à endosser nos valeurs à nous. Ça ne se fera pas du jour au lendemain. Ce sont des gens très croyants. Ce sont des croyances très enracinées et très approfondies. Il faut travailler avec ces gens-là. Ne pas les bousculer et ouvrir une conversation avec ces concitoyens. »
Il a fallu 50 ans aux Québécois pour faire cette rupture, explique Gérard Bouchard, et il a encore en mémoire une page du manuel des Ursulines de 1960 qui était utilisé pour l'éducation des jeunes femmes. « Ce n'était pas croyable de lire ce qu'ils enseignaient aux jeunes filles pour qu'elles deviennent de bonnes épouses. Ça nous a pris un demi-siècle. On peut nous prendre en exemple. On n'a pas toujours été des exemples de féminisme et très ouverts à l'homosexualité. Ça ne fait pas trois siècles. »
Le sociologue Gérard Bouchard.
Commission Bouchard-Taylor: un bon point de départ
Gérard Bouchard souhaite que le premier ministre Philippe Couillard ne ferme pas définitivement la porte aux trois partis d'opposition à l'Assemblée nationale du Québec. Ces derniers ont convenu que les recommandations de la commission qu'il a présidée en compagnie de Charles Taylor pourraient finalement constituer un bon point de départ pour avancer dans les méandres de l'intégration des communautés culturelles.
Au cours de l'entrevue qu'il accordait au Quotidien, Gérard Bouchard a remis son chapeau de président de la Commission Bouchard-Taylor. Il a rappelé que tout ce débat remonte à 2001 quand une commission scolaire a interdit à un jeune sikh orthodoxe de porter le kirpan, un couteau cérémonial de 20 centimètres.
Depuis, le Québec a vécu des événements qui démontrent l'existence d'un malaise entre la communauté d'accueil et les immigrants, dont la communauté musulmane. Les recommandations de la commission ne régleront pas tout selon son coprésident, mais elles permettent d'avancer.
« L'avantage de notre rapport est qu'il ne fait l'affaire de personne. Mais les gens le regardent et lentement, ils se disent que certains éléments ont du bon sens », résume le sociologue.
Gérard Bouchard a été surpris de voir le chef caquiste François Legault franchir le pas et donner son appui au rapport. Même chose pour le chef péquiste Jean-François Lisée qui a donné son aval. Pour ces deux chefs, reprend Gérard Bouchard, il y a un prix politique puisque les deux formations ont joué sur le terrain de l'identité. Québec Solidaire avait déjà donné son aval au rapport.
La commission a produit une vingtaine de recommandations ou idées que le gouvernement pouvait facilement mettre en place. Ces recommandations couvraient six grands éléments allant de l'apprentissage de la diversité à la laïcité de l'État.
« Dans les jours qui ont suivi l'événement de Québec, tout le monde a convenu qu'il fallait changer de ton. C'est historique comme geste pour l'opposition. Le premier ministre Couillard a dit non. Il faut espérer que ce ne soit pas un non définitif. »
Gérard Bouchard ajoute qu'aucune loi ne pourra régler ce problème et qu'aucun politicien ne pourra revendiquer la paternité d'une telle solution. Il voit beaucoup plus les solutions dans un ensemble avec l'éducation, l'intégration en emploi des immigrants et surtout, la fréquentation entre immigrants et membres de la communauté d'accueil où les gens vont découvrir que finalement, « ce sont de bonnes personnes d'un côté comme de l'autre ».
Deux constats
Pour Gérard Bouchard, deux grands constats ressortent des événements de Québec. Dans un premier temps, ces événements ont donné lieu à une multitude de témoignages d'ouverture de part et d'autre alors que les élus ont réagi dignement. D'un autre côté, reprend le professeur, il faut prendre acte qu'il existe au Québec un courant qui a exprimé sur les réseaux sociaux de la haine et du racisme et, sur ce, les autorités doivent en prendre bonne note et se préoccuper de cette situation.
L'influence des radios populistes
Il arrive dans la vie que des problèmes n'aient aucune solution. Selon Gérard Bouchard, les radios très populistes qui ont été ciblées font partie de ces problèmes qui créent des stéréotypes qu'il est difficile de contrer. Il juge que la commission scolaire qui a décidé de demander aux chauffeurs d'autobus de ne plus écouter ces radios pendant le transport scolaire n'a pas erré. « Un enfant de 10 et 11 ans est-il en mesure de faire la différence entre le vrai et le faux de ce qu'il entend à la radio populiste ? », interroge le chercheur. Il s'agit à ses yeux d'une réaction tout à fait normale dans une situation plus qu'inhabituelle puisque le Québec n'a pas l'habitude de faire face à des actes de terreur de cette nature.
Liberté d'expression
Il n'est pas simple de tracer la ligne sur ce qui doit être ou ne pas être dit dans le débat public en lien avec les événements de Québec. Gérard Bouchard rappelle les critiques à l'endroit des caricaturistes de Charlie Hebdo qui ont provoqué une levée de boucliers des défenseurs de la liberté d'expression. Le gouvernement du Québec s'est aussi heurté à un mur dans son projet de loi avorté sur les discours haineux. Ce n'est jamais simple ce genre de débat dans l'esprit du professeur.