Damnée relâche!

Je rentre un à midi d'un mini-marathon quotidien. Je les trouve vautrés torses nus sur le divan, des assiettes et des verres tout autour avec des croûtes de pizza qui dessèchent. La télé tonitrue, ça parle fort au téléphone. Dans l'entrée, les espadrilles coincent la porte. Le comptoir est plein de miettes, de verres gluants, de boites de jus vides. Ils ont spolié mes réserves de bouffe, englouti le souper de ce soir au lieu de déjeuner aux toasts et aux céréales. Mon pied écrase justement une petite boule de Nesquick...Les petites boulettes de chocolat sur le plancher me mènent vers une chambre...la boite est couchée à côté du lit d'un de mes juniors, sur un tapis de vêtements, ces même vêtements que j'ai lavés hier!
À la salle de bain, ils prennent une serviette par douche, deux douches par jour. Je repars un lavage, pousse un coup de gueule. Ils me répondent par onomatopées. L'un est au téléphone, l'autre finit sa «game»... Ils n'ont pas eu le temps de ramasser, ils viennent de se lever. Cela me sidère: comment font-ils pour mettre la maison sens dessus-dessous en 15 minutes?
Damnée relâche!
Ils resteront amorphes, avachis tout l'après-midi, jusqu'à un rugissement stomacal: «M'man quand est-ce qu'on soupe?»
-Quand vous aurez ramassé!
Ils grommellent, empoignent leurs reliefs, les déposent dans l'évier. Nouveau combat: «ramassés, pas ''dompés'' » Ils obtempèrent en grognant. «X vient me trouver vers 6h, est ce qu'on va avoir soupé?» Il est 5h30.
-Non, trop serré. T'aurais pu me le dire!
-On vient de le décider.
-Et me consulter, ça vous tente pas?
Avec un borborygme inintelligible, il se sauve sous la douche. L'autre me demande un «lift» pour 21h. Le plus vieux m'avise qu'il comptait sur ma voiture. J'arbitre, je mécontente les deux.
Le plus jeune jouera à la PS3 abusivement jusqu'au retour de son aîné, à 1h30. Ne dormant que d'une oreille, j'attendrai le frisson du verrou, me lèverai, chicanerai le plus jeune qui devait lâcher sa Play à minuit, et scruterai le plus vieux pour m'assurer qu'il est bien à jeun.
Me reste 4 heures de vrai sommeil.
Damnée relâche!
Une amie aux enfants plus jeunes surenchérit: les deux grands-mères alternent pour garder, elle a pris une journée de congé pour aller skier avec eux, son conjoint aussi. Mais il fait moins 25. Ça finira au cinéma, avec le pop-corn au prix du caviar et la liqueur format piscine hors terre, gavée de glucose-fructose qui les excitera jusqu'à minuit.
Paresse institutionnelle
Bien sûr, quelques heureux, privilégiés, larguent leur job pour vivre une belle expérience familiale pendant cette semaine. Mais pour combien est-ce un casse-tête dont on sort plus épuisé qu'avant?
D'ailleurs ce congé fut autrefois destiné à permettre aux élèves de se mettre à jour dans les travaux et aux profs dans leurs corrections. La «semaine de lecture» a mué en congé de mi-session, puis en relâche. On est passé progressivement à la farniente institutionnalisée. C'est aussi l'histoire d'une démission sociale, commercialement récupérée.
Un directeur de Commission scolaire a convaincu les syndicats de mettre en 1979 ce congé à l'horaire officiel, en se basant sur des statistiques d'absentéisme plus élevé en classe à la fin février. Au lieu de combattre le phénomène, on a cédé. Les centres de skis, agences de voyage et cinémas ont flairé l'aubaine. Chaque fois qu'on remet en cause la relâche, ils protestent.
On a convaincu les syndicats en décidant que le minimum de jours de classe prévu à la loi (180) deviendrait le maximum (avec lequel on triche allègrement, d'ailleurs), et en octroyant 20 journées pédagogiques par an. On a changé la loi qui prévoyait jusque-là que l'année scolaire commençait après la Fête du travail. Depuis ce temps, on perd de belles journées d'été à la fin août pour ménager cette semaine de congé en hiver.
Au risque de passer pour une hérétique: si on consultait les parents au lieu des syndicats?