Claude Robinson

Cause perdue

Victoire pour le créateur Claude Robinson!», proclamait la Une des journaux juste avant Noël. «David a vaincu Goliath!» Faux. Il n'a gagné que l'honneur, et a perdu tout le reste: 18 ans de sa vie à bâtir un dossier complexe, à disséminer son existence entre des audiences, des recherches, des recours de mauvaise foi de ses adversaires, des remises, des appels à l'aide, des victoires fugaces aussitôt contestées. Dix-huit longues années de frustrations à traquer le moindre indice, à disséquer le système judiciaire qui l'engloutissait tout entier.
Plus 3,3 millions $ gobés par les avocats.
Pourtant trois tribunaux, dont la Cour suprême, ont confirmé que Cinar, ses fondateurs Ronald Weinberg et son épouse feue Micheline Charest, et l'auteur Christophe Izard, ont plagié son Robinson Curiosité. Mais il ne récupère que sa réputation, lui que ses arnaqueurs tentaient de faire passer pour un illuminé farfelu.
Officiellement et hypocritement, sa victoire est totale: 4 M$, dans un calcul mathématique complexe entre les revenus mal acquis de Cinar, les dédommagements punitifs, exemplaires et psychologiques. Mais la Cour suprême ne répartit pas les responsabilités et n'oblige pas le plus solvable à payer pour les autres.
L'argent
Les coupables auront donc tout le loisir de se disputer sur la part de chacun, étirant le calvaire de Robinson. Et même si repentants, tous le payaient rubis sur l'ongle, il lui resterait 700 000 $, soit 35 000 $ pour chacune des dix-huit années pulvérisées dans cette saga. Il en aurait gagné bien plus en passant à autre chose... Sans compter qu'une partie du gain sera probablement imposable.
De plus, Weinberg est accusé au criminel d'avoir fraudé Cinar et ses actionnaires avec trois associés. Ils auraient caché 116 millions $ aux Bahamas, ont été poursuivis au civil par les acheteurs de Cinar, ont réglé à l'amiable et en secret. Pour les démarches contre Robinson, Weinberg ne semble pas avoir manqué de fric, même avec des comptes apparemment à sec... La compagnie, elle-même victime, vendue, transformée, disséminée, minimisera sans doute sa part de responsabilité.
Le jugement rassure les auteurs sur leurs droits. Vraiment? Quelle leçon en tireront-ils? Qu'il faut 20 ans, des humiliations publiques, et des millions de dollars pour obtenir une justice symbolique! Qui dispose de 3 M$ pour prouver qu'il a raison? Et d'une armada d'huissiers et de détectives pour récupérer ensuite son dû?
Justice
«Il existe un grave problème d'accès à la justice au Canada. Le système de justice en matières civile et familiale est trop complexe, trop lent et trop cher. Il se révèle souvent incapable d'aboutir à des résultats justes.(...) La situation est intenable.» La phrase, rapportée en novembre par la collègue Mylène Moisan, du Soleil, vient d'un rapport du juge de la Cour suprême Thomas Cromwell, un des cosignataires du jugement Cinar-Robinson. Il venait d'examiner les failles de la justice canadienne et reprenait 17 ans plus tard, le verdict du Barreau publié en 1996.
Ce juge, parfaitement conscient des tares «intenables» de la justice civile, la rend tant bien que mal, lucidement impuissant. La justice peut s'accélérer quand les parties y consentent. Mais nul n'y peut rien quand un des clans a intérêt à traîner en longueur et a les moyens de ruiner l'autre par avocasseries interposées.
Il faut atteindre ces manipulateurs par l'argent. Les obliger à déposer les sommes en fidéicommis dès le premier jugement? Les tenir systématiquement financièrement responsables de tous les frais juridiques quand ils perdent des recours? Robinson a dû payer ses avocats sans compensation en appel... Aider les lésés à récupérer leur dû après victoire? Réglementer les honoraires?
Aucun gouvernement ne se fera élire sur pareille réforme. Bien des ex-premiers ministres et députés poursuivent leur carrière dans des bureaux d'avocats cossus...
David a gagné? Foutaise! Goliath a à peine vacillé.