Bois d'oeuvre: le Québec mal pris

Les scieurs québécois vont avoir toutes les misères du monde à faire face à la combinaison d'une surtaxe sur le bois d'oeuvre exporté aux États-Unis et l'imposition de quotas par le gouvernement américain, alors qu'ils sont les industriels de l'Amérique du Nord qui doivent payer la fibre la plus chère en raison de l'entrée en vigueur du régime forestier.
Le professeur en sciences politiques de l'Université Laval, Carl Grenier.
Le spécialiste des négociations commerciales et des quatre derniers litiges sur le bois d'oeuvre avec les États-Unis, Carl Grenier, n'hésite pas à avancer que l'industrie québécoise va plonger dans un autre conflit sur le bois d'oeuvre alors qu'elle est grandement défavorisée par rapport à celle de la Colombie-Britannique. Le professeur en sciences politiques de l'Université Laval abonde dans le même sens que le patron de Produits forestiers Résolu Richard Garneau, voulant que les grands scieurs de la Colombie-Britannique pourraient se retrancher sur les marchés de l'Est du Canada pour écouler leurs surplus de production en offrant du bois à des prix plus bas que celui produit dans les scieries qui s'y trouvent.
Un joueur secondaire
« Le régime forestier québécois a certains éléments positifs, mais le système de mise aux enchères coûte trop cher et a fait augmenter le prix de la fibre. L'industrie du sciage québécois a été érigée comme étant un joueur secondaire, car sa fonction première est la production des copeaux nécessaires à l'industrie des pâtes et papiers. Celle de la Colombie-Britannique compte sur une fibre plus avantageuse et donc moins chère. L'industrie de l'Ouest a été rationalisée et il s'agit d'un secteur industriel dont la vocation principale a toujours été le bois d'oeuvre », analyse le spécialiste.
Carl Grenier revient sur le système de mise aux enchères mis en place par le gouvernement. Cette façon de faire a été abandonnée dans le nord-ouest des États-Unis en raison du coût de fonctionnement très élevé pour établir la valeur des peuplements mis en vente. Il a ainsi été abandonné progressivement dans cette région.
« Le régime québécois a passé le test des quatre autres conflits du bois d'oeuvre puisqu'il avait été démontré que le bois n'était pas subventionné », rappelle le spécialiste qui croit que le Canada et le Québec ont de très fortes chances de démontrer une fois de plus que le bois canadien n'est pas subventionné, nonobstant les prétentions dans l'industrie américaine.
« Dans le dernier conflit où le Canada a négocié une entente, l'industrie canadienne a accumulé aux États-Unis 5 G $ de surtaxes. Ottawa a conclu une entente pour récupérer 4 G $. Les Américains ont conservé 1G $ et de ce montant, huit entreprises de sciages se sont partagé 500 M $ sans dépenser un seul dollar, simplement en prétendant que le bois canadien était subventionné. Ils ne se gênent pas pour le faire à nouveau. »
Les taxes pourraient atteindre 30 %
Le conflit du bois d'oeuvre, que l'on baptisera « Lumber V », aura des conséquences encore pires pour l'industrie québécoise que les quatre premiers si le gouvernement canadien ne parvient pas à calmer les velléités protectionnistes de l'administration Trump et de la puissante Coalition américaine du bois d'oeuvre qui a déjà mobilisé le Congrès.
L'économiste en chef et ingénieur forestier du Conseil de l'industrie forestière du Québec (CIFQ), Michel Vincent, traîne dans ses valises des projections chiffrées sur les impacts des niveaux de taxes à l'exportation et des quotas que le Canada risque de se faire imposer dans cette guerre d'usure.
Selon l'économiste, cette nouvelle guerre commerciale éclate alors que l'industrie québécoise se relève à peine de la dernière guerre et commence tout juste à disposer de liquidités positives. À l'exception de quelques entreprises, l'industrie n'a toutefois pas été en mesure d'investir massivement dans les équipements de production pour faire des gains de productivité qui lui auraient permis d'absorber le prochain choc.
« Les entreprises procèdent à l'entretien et maintiennent les équipements en état de produire », indique l'économiste qui est loin de parler d'abondance. La période de libre-échange qui a permis à l'industrie québécoise de reprendre son souffle prend fin aujourd'hui, le 24 avril, alors que le Département du commerce imposera une taxe temporaire pour le subventionnement de l'industrie canadienne qui sera suivie d'une seconde taxe temporaire en juin prochain pour les allégations de dumping.
La combinaison des deux taxes pourrait se chiffrer, selon Michel Vincent, à 30 % jusqu'à la fin du conflit devant les tribunaux internationaux du commerce ou à la conclusion d'une entente négociée. Avec l'imposition d'une telle taxe, malgré un dollar canadien à 0,70 $ US (avantage important pour l'industrie canadienne), et un prix de vente à 473 $ le 1000 pmp (produits du panier québécois), toutes les scieries du Québec se retrouvent en situation déficitaire, selon les évaluations du CIFQ qui a une bonne connaissance des coûts de production du secteur.
L'imposition d'un quota, qui ne peut que résulter d'une entente négociée en fonction des règles du commerce international, aura aussi des conséquences sérieuses. Le chiffre qui circule en ce moment est un quota représentant 22 % de la consommation américaine. Avec un tel quota, toujours selon les chiffres de l'économiste, et une production américaine de 50 milliards de PMP (prévision de 2017), le Canada se retrouvera avec un surplus de production des bois d'oeuvre de 3,6 milliards de PMP.
Un tel surplus signifie la fermeture d'une trentaine de scieries qui transforment 500 000 mètres cubes de bois par année chacune. Comme ce sont les scieries de l'Est qui ont les coûts de production des plus élevés au Canada, c'est dans l'Est (Québec, Ontario), qu'il risque d'y avoir le plus grand nombre de fermetures. Michel Vincent est d'accord avec les analyses de Richard Garneau et Carl Grenier voulant que les scieries de la Colombie-Britannique vont cibler le marché domestique canadien de l'est pour écouler le bois qu'ils n'exporteront plus aux États-Unis.
Comble de malheur, les scieurs québécois vont entrer dans cette guerre commerciale alors qu'ils accumulent des copeaux dont le prix et la demande baissent à vue d'oeil. Les copeaux représentent facilement de 20 à 25 % des revenus d'une scierie.
Des nouvelles règles américaines en 2015
• En 2015, le gouvernement américain a adopté une nouvelle loi sur le commerce international. Cette nouvelle mouture de la loi accorde aux enquêteurs une très grande marge de manoeuvre. C'est ce qui a amené les États-Unis à imposer une taxe sur le papier surcalandré provenant des usines québécoises alors que le problème est en Nouvelle-Écosse. En fonction de cette loi, les enquêteurs américains vérifient toute aide potentielle de l'État à une entreprise. Dans les quatre premiers conflits, les gouvernements américains ne s'attardaient qu'au prix versé par les entreprises pour récolter le bois. C'est un changement fondamental.
• Au cours des trois premiers conflits sur le bois d'oeuvre, les scieurs canadiens ont abandonné les associations de constructeurs d'habitation américaines quand le Canada concluait des ententes avec le gouvernement américain. Ces associations travaillaient conjointement avec l'industrie canadienne pour éviter une hausse du prix du bois provoquée par la rareté du produit. Cette fois, Carl Grenier croit qu'il sera plus difficile de former une alliance avec ces groupes qui se tournent aujourd'hui vers d'autres pays pour les inviter à vendre du bois aux États-Unis en quantité limitée de façon à échapper aux barrières commerciales (moins de 5 % du marché).
• Les statistiques sur les exportations du bois d'oeuvre de l'Est du Canada confirment qu'il n'y a pratiquement aucune possibilité d'expédier du bois en Europe. En revanche, sept usines de la Suède ont été transformées pour la production de bois d'oeuvre en fonction des dimensions utilisées dans l'industrie nord-américaine de la construction résidentielle. Donohue a déjà tenté d'exporter en Europe. L'expérience s'est soldée par un échec.
Calendrier d'un conflit
25 nov 2016: Dépôt de la plainte américaine
15 déc 2016: Début de l'enquête sur le dumping et le subventionnement (compagnie par compagnie)
9 janv 2017: Détermination préliminaire d'un préjudice (Commission internationale du commerce) 
11 janv 2017: Sélection des répondants obligatoires (quatre dont Résolu pour l'Est du Canada)
31 janv 2017: Circonstances critiques (subventionnement de l'industrie et dumping)
25 avr 2017: Détermination préliminaire (taxe sur le subventionnement)
23 jui 2017: Détermination préliminaire (taxe sur le dumping)
13 nov 2017: Détermination finale (taxes subventionnement et dumping)
11 jan 2018: Détermination finale du préjudice (Commission internationale du commerce)