" Le petit tabarnak "

Rassurez-vous, je ne blasphémerai pas en ces lignes. Je ne jure qu'en de rares occasions, comme lorsque je répète pour la centième fois la même chose à plus petit que moi, ou quand je découvre une griffe dessinée sur un mur à l'encre de Chine. Il m'arrive alors d'en mûrir un juteux, de préférence trisyllabique. Je le laisse rouler en bouche et le garde prisonnier tant que je le peux, avant de céder à l'irrépressible envie de le libérer dans la nature. Règle générale, je l'expulse sans tambour ni clairon. J'articule le moins possible, je ventile en douce. Sitôt grommelé, le gros mot s'envole dans un bruissement d'ailes. L'oiseau de malheur regagne ainsi son ciel. Ni vu ni connu.
En revanche, le sacre formulé avec l'énergie du désespoir tombe en un «boum!» retentissant et casse l'hystérie collective. Silence. L'objectif est servi, mais l'indignation ne tarde pas à naître dans les yeux ébahis. Fusent alors les chefs d'accusation. «Tu as dit ça, toi, Maman?» Et le verdict tombe. Coupable.
Les jurons audibles sont un peu casse-gueule parce qu'ils impliquent une reddition de comptes. Ils nous forcent ainsi à patiner, un peu à l'aveuglette, sans casque ni protège-genoux.
Mais les jurons font partie de notre patrimoine et il arrive que plus petit que soi souhaite expérimenter avec la texture et le poids des mots, précisément ceux coiffés des phonèmes "ak" ou "isse". Il y a de ces expressions invitantes, surtout celles prisées des locuteurs qui aiment faire dans la couleur.
Pour assouvir l'esprit vif et curieux de plus petit que vous, pourquoi ne pas feuilleter, avec lui, «Le petit tabarnak», un volume joliment illustré tout juste publié aux Éditions de La Pastèque? L'auteur, Jacques Goldstyn, rappelle avec finessse que tout le monde sait que "tabarnak" est un gros mot. Mais le fils de Saint-Eugène d'Argentenay, mieux connu sous son pseudonyme de caricaturiste Boris, invite l'apprenti lecteur à se questionner sur les origines du terme à travers son regard d'enfant. «Est-ce un monstre préhistorique, une maladie mortelle ou un terrible dictateur?».
J'ai été charmée par ce livre jeunesse riche en clins d'oeil qu'il faut résolument aborder avec humour. Le récit invite à prendre un détour vers le mystérieux refuge du tabernacle. L'église, cet antre mystique que les bambins des années 2000 n'ont plus l'heur de fréquenter. À lire le week-end ou pendant la relâche scolaire, histoire de laisser décanter un peu et d'éviter de trouver, au fond du sac à dos, une réprimande pour l'emploi d'un mot "poubelle" en classe.