Le vice-président régional chez Raymond Chabot Grant Thornton et spécialiste en transfert d’entreprise, Éric Dufour, croit qu’il faut contruire des passerelles pour rapprocher les générations. Ces passerelles concernent la gestion, les aspects financiers, les ressources humaines et le développement des affaires.

Vers des passerelles générationnelles

Alors que les entrepreneurs baby-boomers avaient une vision bien cartésienne du monde des affaires, les générations suivantes sont arrivées avec leur propre bagage et leurs philosophies. Les X, qui ont connu l’ère du déficit zéro, le chômage et moult frustrations, se sont distanciés des valeurs traditionnelles du travail et de l’autorité. Les Y, ouverts sur le monde et axés sur la qualité de vie, sont ensuite arrivés comme des chiens dans un jeu de quilles. Cet agrégat plutôt hétéroclite a creusé un fossé générationnel au sein de nombreuses organisations. Le transfert d’entreprise, lequel représente déjà un enjeu majeur au Québec, s’en voit grandement complexifié.

Ce choc des générations et la thématique des passerelles générationnelles ont été abordés avec couleur, jeudi, par l’associé chez Raymond Chabot Grant Thornton et leader national en transfert d’entreprise, Éric Dufour. C’était dans le cadre d’une conférence présentée à l’Hôtel Chicoutimi, devant des gens d’affaires et des représentants du milieu socio-économique régional.

Pendant une heure, le comptable de profession, que l’on connaît aussi pour ses prises de position pour l’allégement du fardeau réglementaire imposé aux entrepreneurs, a mis l’accent sur l’importance d’identifier les «zones de mouvance» en entreprise. Ces zones de risques, comme il les a définies, sont causées par plusieurs facteurs, notamment celui des visions différentes des porte-étendards de chaque génération. Alors qu’autrefois, les bases d’une entreprise étaient solidement ancrées «sur le roc», on assiste aujourd’hui à une mouvance qui présente un danger de glissement.

«Il faut passer du roc au rock en créant des passerelles. Mon souhait, c’est qu’on passe à l’action plus rigoureusement que ça. Ça prend une cohabitation générationnelle, une passerelle 2020. Prenez Luciano Pavarotti par exemple, un grand chanteur classique. Qu’est-ce qu’il a fait en 1993? Il a décidé de chanter avec des gens comme Bono et Sting. Il a fait taire ses détracteurs en passant avec succès du roc au rock. S’il l’a fait, pourquoi on ne le ferait pas?», a imagé Éric Dufour, dont la présentation était empreinte d’humour, de jeux de mots et d’analogies formées d’éléments géologiques. L’image fertile du pont a aussi été explorée à souhait pour illustrer la nécessité de rapprocher les générations.

Stratégies
Éric Dufour présente sa conférence aux quatre coins du Québec, mais rarement dans sa région. Jeudi, il a rappelé que son entreprise a mis en place un service-conseil qui permet aux gens d’affaires de travailler à la construction de ces passerelles générationnelles. Celles-ci passent notamment par le management, les aspects financiers, les ressources humaines et le développement des affaires. Concrètement, elles impliquent l’élaboration de plans stratégiques, de relève, de gouvernance et de communications, de conventions d’actionnaires, de structures organisationnelles et de conseils de famille. L’absence de pistes d’action représente, selon Éric Dufour, une source importante de mouvance, laquelle compromet la stabilité d’une entreprise. Les dirigeants doivent donc s’en soucier, même s’ils sont débordés et croulent parfois sous la paperasse.

«L’entrepreneur n’est pas prêt à changer du jour au lendemain. Il faut mettre des passerelles avec des changements graduels. En management, il y a des zones sensibles à optimiser. Pour les aspects financiers, ça prend des analyses, des mesures, des plans. En ce qui concerne les ressources humaines, il faut se réinventer. Aujourd’hui, les RH, c’est un défi quotidien», a-t-il fait valoir, lui qui a été témoin, au fil de ses consultations en entreprise, de compagnies de plus de 125 employés qui ne possédaient pas de département de ressources humaines.

Plusieurs dirigeants d’entreprise et représentants du domaine socio-économique régional sont venus entendre la conférence d’Éric Dufour jeudi, à l’Hôtel Chicoutimi, intitulée «Passer du roc au rock». Il a illustré les différences générationnelles avec humour et a réitéré l’importance d’identifier les zones de mouvance créées par ces écarts.

Éric Dufour réfléchit à la question des passerelles générationnelles depuis plus d’un an et reconnaît qu’on n’est «pas prêts à faire un passage total» au Québec. Cette observation est appuyée par une poignée de statistiques brandies par le conférencier pendant son allocution, lesquelles avaient manifestement pour but de susciter une prise de conscience chez les entrepreneurs présents. Il a fait valoir que 60 pour cent des propriétaires québécois ont 50 ans ou plus, que le temps moyen d’un dossier de transfert est de deux à huit ans et que 91 pour cent des entreprises québécoises n’ont pas de relève.

«On dit aux entrepreneurs : ‘‘Réveillez-vous!’’. La gestion de la relève est aussi une gestion de silences et de non-dits. Entendez les silences. On est dans le correctif tous les jours alors qu’il faudrait être dans le préventif», a-t-il martelé.