Claude Villeneuve, biologiste et professeur titulaire de l’Université du Québec à Chicoutimi, souhaite que la région se recentre sur sa richesse pour mieux se développer, dans un plus grand respect de son environnement.

Se sortir d’un modèle destructeur

Selon le biologiste et professeur titulaire de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) Claude Villeneuve, le Saguenay–Lac-Saint-Jean est plongé dans un modèle économique destructeur, et il est grand temps que la région reprenne les rênes de sa destinée. « L’avenir n’est pas une répétition du passé », scande-t-il.

À l’occasion d’une entrevue pour réfléchir à l’avenir économique et écologique de la région, le directeur de la Chaire de recherche et d’intervention en éco-conseil a tenu des propos tranchants, lançant en quelque sorte un signal d’alarme. Mais cet avertissement se veut aussi un appel à la mobilisation. « Notre modèle manque d’imagination. Quand tu tolères de te faire traiter de région ressource, un concept mortifiant, tu vis du sous-développement durable. Si la région voit son territoire comme un réservoir à vider, au service des autres, ça va aller mal, et rapidement. Il faut plutôt se développer comme on souhaite le faire, avec une vision commune et un respect de notre environnement », lance M. Villeneuve.

Le spécialiste des changements climatiques et du développement durable, entre autres domaines d’expertise, propose un retour aux sources et à nos racines régionales, afin de mieux se reconstruire. Il sollicite une prise de conscience collective, mais surtout, un éveil quant à la richesse du territoire. « Il faut retrouver un sentiment d’appartenance, arriver à voir notre vraie richesse. Si l’on calcule le nombre d’arbres qui poussent dans le bassin versant du Saguenay, eh bien, il y en a suffisamment pour que chaque humain de la Terre ait son arbre à son nom et puisse l’embrasser. Si l’on regarde l’eau potable uniquement à Shipshaw, en trois heures, on peut abreuver toute la planète pendant une journée. C’est délirant ! », note le professeur, question de titiller les perceptions collectives.

« La région n’a jamais vu d’elle-même ce qu’elle est vraiment, c’est-à-dire une unité hydrographique, reprend-il. Nous avons tout ce qu’il faut. Vraiment, la dimension de la région échappe à ses habitants. Je ne dis pas qu’on ne doit plus exporter, mais il faut stopper le développement bonbon. »

« choisir des créneaux d’excellence »

Une telle remise en question, et la reconstruction qui s’en suivrait, demande un exercice de réflexion collective et une mise en marche d’un nouveau développement durable à l’image du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Mais que propose Claude Villeneuve pour lancer ce virage d’envergure ? « De base, ça prend une affection et des connaissances. Le savoir est capital pour bien réfléchir et mobiliser une communauté. En ce moment, à trop diviser, on perd une vision d’ensemble. Il faut se choisir des créneaux d’excellence, dans lesquels on va se démarquer et innover, pour attirer le regard et l’intelligence ici. Et il faut demander, chaque fois que l’on donne quelque chose, un retour qui en vaille la peine ! Si on est fiers de ce qu’on a, qu’on se trouve beau, ce sera plus facile d’exiger ce que l’on mérite en retour de nos ressources ou de notre savoir. »

Claude Villeneuve, biologiste et professeur titulaire de l’Université du Québec à Chicoutimi, souhaite que la région se recentre sur sa richesse pour mieux se développer, dans un plus grand respect de son environnement.

Invité à donner des exemples concrets, Claude Villeneuve a notamment évoqué la régie biologique, l’énergie créée à partir de la biomasse résiduelle et l’économie circulaire, perçue comme une voie d’avenir au Québec en matière de développement durable. « On est l’une des régions où l’agriculture est le plus sous la régie biologique. Pourquoi ne pas l’être à 100 % et devenir intéressants en ce sens ? Prenons aussi l’exemple du Carrefour Environnement Saguenay. Un modèle qui n’existait pas a été développé de façon circulaire, et cette expertise est maintenant exportable. Il faut avoir une exemplarité », insiste-t-il.

Les piliers économiques traditionnels de la région, avec la forêt et l’aluminium au premier chef, peuvent aussi se démarquer en se renouvelant et en proposant des solutions novatrices. « Les anodes inertes vont révolutionner les alumineries et éliminer progressivement les émissions de gaz à effet de serre. La forêt d’hier et celle de demain ne sont pas pareilles. Il faut réfléchir chaque modèle et investir dans le savoir, afin de toujours anticiper et de se renouveler constamment, au gré des connaissances », pense le professeur titulaire.

Économie et environnement

Chaque semaine, la rivalité entre environnementalistes et économistes ajoute un nouveau chapitre à sa saga. Pourtant, selon M. Villeneuve, la « nécessaire réconciliation a été faite, et on est rendus plus loin que ça ».

« L’économie est une manifestation de la matérialisation de la culture par l’humain. Ce n’est pas du concret, comme l’environnement. Il n’y a pas d’économie sans humain et sans environnement, soulève ce pionnier en la matière. L’environnement n’est pas un blocage ou un empêchement ; c’est une opportunité de développement. Et c’est par une économie globale et propre, dans le respect des autres et de la nature, que l’on va se démarquer et se développer enfin de façon durable. »

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« VOUS ÊTES LES MOTEURS DU CHANGEMENT »

Il revient aux entrepreneurs, des petites comme des grandes entreprises, de «transformer la région».

Que ce soit à petite ou à grande échelle, le biologiste Claude Villeneuve invite les hommes et femmes d’affaires du Saguenay–Lac-Saint-Jean à réfléchir à leur rôle dans le développement économique et industriel de la région. «Les entrepreneurs, il faut qu’ils apprennent qu’ils vivent dans un monde où ils sont les moteurs du changement. Ça signifie qu’ils ont une partie de la responsabilité à savoir comment on va concevoir notre futur. Je les invite à bien faire ici ce qu’ils voudraient que les autres fassent ailleurs. Je les invite à voir l’environnement comme une opportunité de développement et une responsabilité.»

Impliquer les grands projets

Et les grands projets, comme Arianne Phosphate, Énergie Saguenay et Métaux BlackRock, quel est leur rôle et leur place? «Le développement durable et l’économie ne passent pas que par les grands projets, mais ils peuvent y jouer un grand rôle, selon leur volonté. Il faut les inviter à participer à ce changement, à avoir un sens des responsabilités, à considérer la communauté», soulève Claude Villeneuve, donnant l’exemple de la volonté de GNL Québec de faire d’Énergie Saguenay une usine carboneutre.

La Chaire de recherche et d’intervention en éco-conseil a reçu le mandat d’identifier des «moyens crédibles pour un grand émetteur final canadien de s’affirmer carboneutre au Québec».

«Nous sommes là pour leur proposer des solutions. Nous avons plein d’outils. Mais ça reste des décisions d’affaires. Si GNL décide de compenser pour ses émissions en achetant des crédits carbone à une entreprise comme Récupère Sol, ça crée toute une dynamique économique régionale circulaire. C’est par des initiatives comme celle-là qu’on peut se donner les moyens, ensemble», fait valoir le co-instigateur du projet Carbone boréal.

Évidemment, les acteurs politiques ont aussi un devoir dans la reconstruction économique, en favorisant le savoir et en encourageant ceux qui prennent les devants dans la lutte aux émissions de gaz à effet de serre. «Il faut plus investir dans les universités, dans le savoir, afin d’être reconnus et d’attirer des connaissances. Présentement, on n’est pas équipés pour produire le futur, et c’est pourquoi on reproduit le passé. Ça fait 30 ans qu’il n’y a rien qui bouge. Le futur n’est pas nécessairement une ligne droite. Il faut anticiper les variations et prévoir une constante évolution des façons de penser et de faire. Si je soutiens que le développement durable part de la base, parfois, ça doit aussi venir du haut vers le bas», reconnaît M. Villeneuve.

Citoyens

Même le citoyen peut et doit contribuer. Claude Villeneuve reçoit à l’occasion des appels de personnes qui désirent réduire leur empreinte carbone. Un outil gratuit est disponible pour y arriver sur le site de Carbone boréal, un programme de compensation de gaz à effet de serre. Des conseils y sont aussi formulés pour faire sa part, aussi petite soit-elle, dans la lutte aux changements climatiques.

Claude Villeneuve, biologiste et professeur titulaire de l’Université du Québec à Chicoutimi, souhaite que la région se recentre sur sa richesse pour mieux se développer, dans un plus grand respect de son environnement.

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DES DÉCHETS RECYCLÉS EN MATIÈRE PREMIÈRE

Récupérer les boues des papetières et l’anhydrite, un résidu des alumineries, les jumeler à un bioprocédé à base de champignons et de bactéries et en faire un fertilisant pour les bleuetières ; voilà un projet de recherche de quelque 1,4 M $ que mène la Chaire de recherche et d’intervention en éco-conseil de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Et voilà un exemple tout indiqué d’économie circulaire.

Une telle collaboration répond aux critères du développement durable et représente une voie d’avenir, puisqu’elle respecte la notion d’écologie industrielle, laquelle sous-entend le recyclage du déchet d’une industrie en matière première. Il s’agit d’un exemple de valorisation dans un contexte de lutte aux changements climatiques.

Dans le cas en espèce, deux déchets, provenant des papetières et des alumineries, sont ainsi valorisés au bénéfice de l’industrie du bleuet. L’anhydrite est aussi connue sous le nom de sulfate de calcium anhydre. « Ça permet à ces industries de vendre un produit qu’elles ne vendent pas, en même temps de réduire les coûts de fertilisation du bleuet, en plus de mener à un produit novateur et exportable. C’est une boucle d’économie circulaire des plus intéressantes », fait valoir Claude Villeneuve, directeur de la chaire.

« En plus, ça stimule la recherche, implique des étudiants et augmente les compétences régionales », renchérit-il.

Ainsi, l’UQAC a l’occasion de faire un apport scientifique important dans ce secteur spécifique de l’activité industrielle.

Ce projet de valorisation des boues des papetières et des résidus de l’aluminium a reçu près de 1,4 M $ en subventions, dont la plus récente est venue du Consortium de recherche et innovations en bioprocédés industriels au Québec (CRIBIQ). Il implique plusieurs partenaires importants, dont Gazon Savard Saguenay et la ferme expérimentale d’Agriculture Canada de Normandin.

Les différents partenaires prévoient que le fertilisant puisse être commercialisé dans l’horizon 2025.

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LES AUTOCHTONES, UNE RESSOURCE « ÉNORME » ET « IGNORÉE »

Le biologiste et professeur titulaire Claude Villeneuve perçoit les Autochtones comme « une richesse énorme qu’on n’utilise pas suffisamment ».

Celui qui a participé à la création, en 1991, d’un laboratoire de développement durable estime que le Saguenay–Lac-Saint-Jean « a beaucoup appris et a beaucoup à apprendre des Innus », lesquels ont modelé leur culture autour de leur environnement et fait de l’environnement une matrice économique.

« Il faut revenir à la base, apprendre à se parler et réaliser qui nous sommes. Pour bien se développer, il faut une vue commune, une vision de gouvernance, pour en arriver à construire des communautés durables, ce que l’on ne fait pas présentement. Le savoir passe par l’enracinement et l’affection du territoire, par la connaissance de ses richesses et ses ressources. Sur ce point, on doit s’inspirer des Innus, qui ont façonné leur culture de cette façon, avec une grande résilience, en plus », note Claude Villeneuve, accusant ainsi la région de se développer à l’aveugle, par manque d’attachement et de connaissances de « ce qu’elle est ».

La notion démographique doit aussi être prise au sérieux, estime-t-il. « On vit une crise démographique ; on va avoir besoin des jeunes, mais il nous en manque. Ce n’est pas le cas dans les communautés autochtones, où les jeunes ne sont pas une denrée rare. »

« On doit repartir de la base. Se définir, se comprendre et se faire une vision d’avenir. Se trouver beaux. Ensuite, on transportera et exportera notre modèle vers le reste de la planète. Tu dois toujours commencer par ce que tu maîtrises et peux mesurer. Le vrai développement passe par les ressources humaines et naturelles », lance-t-il.