Jean-Marc Crevier

RIo Tinto: le PM doit se positionner pour les travailleurs, estime Crevier

Le Saguenay-Lac-Saint-Jean traverse une période inquiétante, estime Jean-Marc Crevier, et c’est pourquoi le premier ministre François Legault doit maintenant se positionner en faveur des travailleurs à la suite des efforts consentis au cours des dernières décennies.

Conseiller municipal à Saguenay, l’ex-syndicaliste appuie les propos tenus par le président du SNEAA-Unifor, Alain Gagnon, lorsque ce dernier affirme que Rio Tinto doit préparer l’avenir en investissant dans des installations modernes afin d’être prête lorsque les nuages seront dissipés sur l’industrie de l’aluminium.

Il rappelle qu’en 2005, alors qu’il était représentant de la FTQ dans la région, il avait négocié secrètement pendant une quinzaine de séances avec Yvon D’Anjou afin de préparer le « carré de sable » qui allait permettre une entente entre le syndicat d’Arvida et Alcan, « truffée de concessions » destinées à mettre en branle le projet AP60. « Les travailleurs croyaient tellement au projet qu’ils ont décidé que le projet AP60 se réaliserait. Le contrat signé prévoyait l’abolition d’un minimum de 300 postes, le recours à la sous-traitance, et tout ça a été accepté », précise M. Crevier.

De son côté, Québec a accordé un prêt sans intérêt de 400 M $ sur 30 ans ainsi que des clauses pour l’ajout d’une nouvelle turbine à Shipshaw.

Il ajoute qu’avec les droits dont elle dispose pour les ressources hydrauliques sur les rivières du Saguenay-Lac-Saint-Jean, Rio Tinto profite d’un avantage de 600 M $ comparativement aux alumineries québécoises alimentées à même Hydro-Québec. « Si Rio Tinto produisait son aluminium avec l’électricité d’Hydro-Québec, ça leur coûterait 600 M $ de plus par rapport à Baie-Comeau, Lauralco, etc. Qu’est-ce que ça va leur prendre de plus pour investir ? », interroge M. Crevier.

Selon lui, lors de l’achat d’Alcan, Rio Tinto a cru qu’elle avait acheté un joyau en raison de la présence des centrales hydroélectriques rattachées aux alumineries. « Dans son style de gestion comme société minière, Rio Tinto croit que lorsque le prix de l’aluminium est bas, on doit fermer la production alors que la production d’aluminium doit se faire en continu 24 heures par jour. »

Pendant que Rio Tinto gèle ses investissements d’avenir, M. Crevier affirme que les Chinois sont dans la course pour améliorer leur technologie de production d’aluminium.

À ceux qui se rabattent sur le projet Elysis et la technologie sans utilisation d’anodes au carbone, M. Crevier invite les leaders régionaux à se positionner pour que ces nouvelles anodes en céramique remplaçables aux 30 mois soient produites dans la région. « L’avenir n’est pas rose. Ça sent mauvais. Je ne sais plus quoi penser, mais c’est vraiment inquiétant. »

Il conclut en affirmant que le premier ministre Legault doit être le premier à se tenir debout afin de prendre position pour les travailleurs.

Toutefois, à la lumière des déclarations pro-patronales faites dans le passé par M. Legault, notamment lors du conflit à l’aluminerie Bécancour, M. Crevier émet des doutes sur la volonté du premier ministre de préserver des emplois payants.

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UN MODÈLE D'AFFAIRES À REVOIR, SELON LAFOREST

Face à la Chine qui produit maintenant 60 % du volume d’aluminium mondial en offrant des conditions de travail « dignes du XIXe siècle », Rio Tinto doit revoir son modèle d’affaires afin de demeurer compétitive.

La députée de Chicoutimi et ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, est inquiète de l’annonce du report du centre de coulée de billettes à Alma et d’AP60 au Complexe Jonquière. Elle affirme que pas plus tard qu’en février dernier, elle a rencontré la direction régionale de Rio Tinto qui l’avait assurée qu’il y aurait l’annonce imminente de la mise en chantier des 16 cuves AP60, ce qui l’avait confortée.

Toutefois, elle ajoute qu’il faut être réaliste et prendre conscience que la Chine est devenue un joueur majeur sur l’échiquier mondial en accroissant sa part de la production d’aluminium mondial de 11 % à 60 % en 19 ans. « Je comprends qu’il est difficile de concurrencer la Chine qui offre des taux horaires très bas, des semaines de travail de 72 heures sans aucune vacances. On est loin de là avec les conditions offertes ici. Je parle à la fois des syndiqués et des cadres. Auparavant, les gens ne craignaient pas la compétition mondiale. On ne se doutait pas que la Chine allait devenir un producteur important. On négociait des conditions salariales sans avoir pris conscience des conditions là-bas. On supporte des années derrière nous », affirme-t-elle.

Affirmant avoir discuté avec plusieurs personnes œuvrant dans le milieu, Mme Laforest déclare que la région ne peut plus subir des annonces de mises au rancart pour une période indéterminée de deux projets industriels d’importance. « On a beau avoir l’aluminium le plus propre au monde, il reste que la valeur de la tonne est maintenant à 1700 $. Il faut revoir le modèle d’affaires. »

Cela signifie-t-il que les travailleurs du Québec devraient abaisser leurs conditions de travail pour se rapprocher de la Chine ?

Mme Laforest croit que la région doit cesser de se fier uniquement à Rio Tinto pour développer son économie et doit se tourner vers d’autres projets. Elle rappelle que Québec et Ottawa ont investi chacun 60 M $ dans le projet Elysis en ajoutant que d’autres projets pointent à l’horizon. Elle conclut que la population doit accepter les projets industriels à venir à la condition qu’ils respectent les règles environnementales actuelles.

La députée de Chicoutimi et ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, est inquiète de l’annonce du report du centre de coulée de billettes à Alma et d’AP60 au Complexe Jonquière.

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LEGAULT NE DOIT PAS RESTER LES BRAS CROISÉS, SELON DOMINIQUE ANGLADE

La porte-parole libérale en matière d’Économie, Dominique Anglade, se demande comment le premier ministre François Legault a pu qualifier de constructive la rencontre tenue en début de semaine avec la direction régionale de Rio Tinto alors que deux projets industriels ont été mis sur la glace.

En entrevue avec Le Quotidien, Mme Anglade s’est dite surprise du report des projets, mais surtout de l’attitude de M. Legault qui semble vouloir demeurer les bras croisés. Selon elle, on serait en droit de s’attendre à autre chose compte tenu des enjeux importants pour la région. Mme Anglade croit qu’impérativement, le premier ministre doit rassembler une équipe du ministère de l’Économie, d’Investissement Québec et d’autres acteurs comme la Vallée de l’aluminium afin de s’asseoir avec Rio Tinto pour trouver une solution. « Je comprends qu’il y a des enjeux d’envergure mondiale, mais je n’ai rien entendu de la part du gouvernement. Il semble que c’est un acte accompli et il faut passer à autre chose. »

Elle croit que le gouvernement caquiste doit mettre le pied sur l’accélérateur pour rassembler les forces locales et déterminer un positionnement et un consensus pour en arriver à déterminer quels sont les projets sur la table. 

« La dernière chose qu’on a besoin de faire est de rester les bras croisés. C’est à Rio Tinto de prévoir les coups et d’entamer des discussions. Le report de deux projets, c’est significatif. Ça ne va pas de l’avant. On a besoin du premier ministre afin qu’il dise à Rio Tinto que la compagnie a des avantages d’un point de vue historique », conclut-elle.

Chambre de commerce

Par voie de communiqué, la Chambre de commerce et d’industrie Saguenay-Le Fjord (CCISF) a réagi en réitérant l’importance pour la région de développer des projets porteurs afin de bâtir une économie diversifiée.

« C’est certain que l’on ne peut pas se réjouir de cette nouvelle. Cependant, Rio Tinto demeure un joueur économique important dans la région et assure la poursuite des investissements déjà prévus au calendrier », mentionne la directrice générale de la CCISF, Sandra Rossignol.

Chaque année, ce sont environ 350 millions de dollars qui sont investis dans les différentes installations. De plus, des investissements de l’ordre de 209 millions de dollars ont été annoncés récemment à l’usine d’Alma. Enfin, rappelons que 200 millions de dollars ont été investis pour le prolongement des activités à Arvida, sans oublier le projet Elysis. 

« Dans la région, ce sont encore les industries traditionnelles de l’aluminium et du bois qui dominent l’économie. Comme ce sont des industries cycliques, qui vivent des hauts et des bas, il faut maintenant développer de nouveaux créneaux, » conclut Sandra Rossignol.