L'estimation de 7,4 milliards $ avait été avancée en 2017 par l'ancien propriétaire, Kinder Morgan.
L'estimation de 7,4 milliards $ avait été avancée en 2017 par l'ancien propriétaire, Kinder Morgan.

L'expansion de Trans Mountain coûtera 70 % de plus que prévu en 2017

OTTAWA — L'expansion de l'oléoduc Trans Mountain coûtera 70 % de plus que prévu il y a trois ans, pour atteindre 12,6 milliards $, par rapport à une estimation de 7,4 milliards $.

Le ministre des Finances, Bill Morneau, a toutefois insisté vendredi sur le fait que le gouvernement libéral prévoyait toujours revendre l’infrastructure au secteur privé. «Le projet générera 1,5 milliard $ en encaisse disponible une fois terminé, ce qui signifie qu’il demeure commercialement viable et, je pense, très intéressant pour les éventuels acheteurs commerciaux que nous allons rechercher», a-t-il dit à Ottawa.

Dans un communiqué, le ministre Morneau rappelait aussi qu’»au cours des dernières années, l’Alberta et la Saskatchewan ont été durement touchées par les pressions sur les prix du pétrole, et il est important que nous fassions les investissements nécessaires pour ouvrir de nouveaux marchés».

Le projet d’expansion de l’oléoduc permettrait de tripler la capacité du pipeline existant qui achemine le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta vers un terminal maritime à Burnaby, près de Vancouver, en Colombie-Britannique.

Le président et chef de la direction de Trans Mountain, Ian Anderson, a révélé vendredi que l’entreprise détenue par le gouvernement fédéral avait dépensé 2,5 milliards $ à ce jour. Cette somme comprend la gestion des «répercussions des retards et du processus de réglementation supplémentaire qui en a découlé», indique Trans Mountain dans un communiqué.

L’entreprise prévoit dépenser 8,4 milliards $ de plus pour terminer le projet, ainsi que 1,7 milliard $ en frais financiers. M. Anderson recommande aussi qu’Ottawa, en tant que propriétaire et prêteur, mette de côté «une réserve supplémentaire de 600 millions $ pour les incidences financières qui échappent au contrôle de Trans Mountain».

M. Anderson a soutenu qu’environ la moitié de l’augmentation des coûts était due à des retards, et l’autre à des modifications de conception, telles que l’ajout de tuyaux plus épais dans certaines zones et des dispositions améliorées de détection des fuites. Il estime que le projet devrait être en service d’ici décembre 2022.

Pas le même projet

«Il est très important de savoir que le projet que nous construisons aujourd’hui n’est pas le projet que nous avions initialement envisagé et présenté au début de 2012, a-t-il déclaré. Ce n’est pas non plus celui pour lequel nous avons fourni une estimation des coûts pour la première fois au début de 2017. Ce n’est même pas celui que nous avions envisagé dès 2018 lorsque le propriétaire a changé. C’est beaucoup, beaucoup plus gros aujourd’hui.»

L’estimation de 7,4 milliards $ avait été avancée en 2017 par l’ancien propriétaire, Kinder Morgan, de Houston, qui a vendu l’oléoduc existant et le projet d’expansion au gouvernement fédéral en 2018 pour la somme de 4,5 milliards $.

Le coût total du projet pourrait empêcher Ottawa de le vendre à un nouveau propriétaire comme prévu, a estimé Sven Biggs, militant pour le climat et l’énergie au sein de l’organisme Stand.earth. «Chaque fois qu’un projet majeur augmente ses coûts de cette façon, on doit appuyer sur le bouton pause et réévaluer si le contribuable est toujours gagnant.»

Le responsable de la campagne Climat-Énergie au sein du groupe écologiste Greenpeace, Patrick Bonin, abonde dans ce sens. «Cette explosion du coût (...) a de quoi effrayer autant les environnementalistes que les conservateurs fiscaux, a-t-il soutenu par voie de communiqué. Le directeur parlementaire du budget a conclu que des dépassements de coûts, même modestes, rendraient ce projet déficitaire et ferait en sorte que les contribuables seraient à la merci des dépassements de coûts.»

Si Ottawa n’était plus en mesure de vendre l’ouvrage comme prévu, le coût total pour les contribuables serait de 17,1 milliards $ - un prix que les libéraux ont défendu vendredi comme nécessaire pour acheminer le pétrole canadien vers de nouveaux marchés au-delà des États-Unis, et pour utiliser les revenus dans une transition vers une économie verte.

«C’était d’un ridicule consommé»

Les opposants ont bien sûr soulevé des questions environnementales, mais ils ont également avancé que le projet serait un gouffre financier, puisque les marchés asiatiques ne sont pas assurés.

L’opposition conservatrice, qui s’était opposée au rachat de Trans Mountain en 2018, a déploré une nouvelle fois, vendredi, cette «nationalisation» par les libéraux. «Tout était en place avec le secteur privé, qui n’a jamais demandé d’être nationalisé, a indiqué le député Gérard Deltell, à son arrivée aux Communes avant la période de questions. Maintenant, ce sont les contribuables qui sont pris avec la patate chaude.»

«Les libéraux ont décidé de prendre 4,5 milliards $ de l’argent des contribuables puis d’envoyer ça à Houston! C’était d’un ridicule consommé», a estimé M. Deltell, qui admet toutefois que le gouvernement n’a pas le choix, maintenant, d’aller de l’avant avec le projet.

La porte-parole des conservateurs en matière de ressources naturelles, Shannon Stubbs, a soutenu quant à elle que le projet «devrait revenir immédiatement entre les mains du secteur privé afin qu’aucun dollar des contribuables ne soit dépensé pour construire cet oléoduc».

Plus tard à la période de questions, vendredi matin, la députée bloquiste Christine Normandin a déploré que les Canadiens aient été «détroussés de 18 milliards $ pour polluer la planète» avec ce projet. «Est-ce que c’est ça les beaux efforts du gouvernement pour atteindre la carboneutralité en 2050?»

De son côté, le néo-démocrate Alexandre Boulerice a soutenu que ce projet était non seulement irresponsable d’un point de vue environnemental, mais qu’il l’est maintenant aussi d’un strict point de vue financier. «Ça ne fait pas de sens! On ne peut pas investir 16 milliards dans le pétrole le plus polluant au monde et qui ne sera plus vendu dans 20 ans. Prenons cet argent pour créer, tout de suite, des bons emplois dans les Prairies dans les énergies renouvelables.»

Les opposants à l’expansion se sont engagés à faire tout ce qu’ils peuvent pour stopper le projet, malgré l’échec d’une contestation judiciaire devant la Cour d’appel fédérale plus tôt cette semaine. Les quatre Premières Nations qui ont perdu cette contestation mardi ont 60 jours pour demander l’autorisation d’interjeter appel devant la Cour suprême du Canada.