Les grands projets seront-ils le fer-de-lance de la reprise économique?

Barrages ferroviaires, manifestations… Les grands projets ont suscité les passions, dans les derniers mois au pays et dans la province, en particulier celui de GNL Québec. Est-ce que la pandémie favorisera leur concrétisation, dans une perspective de relance économique ?

« Ce n’est pas impossible. Est-ce que les gens feront moins la fine bouche sur ces projets, sur GNL Québec? Je pense que l’entreprise va se positionner comme projet de relance économique. Ça sera intéressant de comparer l’avant et l’après la crise en termes d’acceptabilité sociale. Parce qu’au Québec, on est reconnu pour ne pas aimer la chicane et donner aux gens qui crient, même s’ils sont 12, ce qu’ils veulent. C’est positif, toutefois, c’est une belle qualité pour un État », commente, non sans humour, Vincent Morin, professeur et directeur du département des sciences économiques et administratives à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC).

Son collègue Rémi Morin Chassé, économiste spécialisé en environnement et ressources, abonde dans le même sens. Mais les considérations environnementales ne doivent pas être tassées au nom d’une relance économique, insiste-t-il.

« Au niveau social, peut être qu’il va y avoir des voix qui vont s’élever pour dire qu’il faut que ces projets se fassent. On ne peut pas être contre les grands projets quand ils créent des emplois, dans une période qui en aura moins. C’est important de continuer de faire les étapes comme il faut, de manière ordonnée. Il ne faut pas tomber dans le piège en jetant les considérations environnementales avec l’eau du bain, parce qu’on veut des projets et des emplois tout de suite », mentionne celui qui porte également le chapeau de président de l’association canadienne d’économie des ressources naturelles et de l’environnement (CREEA-ACERE).

Le gouvernement, en relance économique, doit prioriser les projets qui s’inscrivent dans une démarche de développement durable. Si GNL Québec est capable de mieux démontrer son engagement vers la carboneutralité, son projet Énergie Saguenay a plus de chances de se réaliser.

« En ce moment, c’est sur qu’il y a une baisse de la pollution en raison de la diminution de l’activité économique. Moi, comme économiste, ce n’est pas quelque chose qui m’intéresse. Diminuer la pollution en diminuant l’activité économique, ce n’est pas vers ça qu’on veut aller. On veut aller vers une prospérité économique, dans une économie plus soucieuse de l’environnement. Le but n’est pas de diminuer le niveau de vie des gens. J’espère que les gouvernements auront ça en tête. Une des pistes intéressantes, c’est d’investir en tenant compte des considérations environnementales», propose M. Chassé.

D’ailleurs, un des rares avantages de cette pause imposée pour GNL Québec est ce délai additionnel pour mieux ficeler son engagement vers la carboneutralité.

«Je pense que ce qui pourra aider le projet, c’est qu’ils ont maintenant un peu plus de temps pour trouver des solutions pour utiliser leur C02. Ils auront plus de temps pour développer leur concept de carboneutralité », pointe M. Chassé, en faisant référence à l’intégration d’autres entreprises autour de l’usine de Saguenay, dont des serres.

En effet, le rapport sur la carboneutralité de l’usine d’Énergie Saguenay, réalisé par la Chaire en éco-conseil de l’UQAC, dirigée par Claude Villeneuve, propose la création d’un pôle écologique industriel pour chauffer des serres. GNL Québec n’avait pas écarté cette idée. Une idée qui pourrait être davantage développée par l’entreprise avec la volonté du gouvernement de favoriser la production d’aliments au Québec, devenue plus forte en raison de la pandémie.

Où sont les investisseurs ?

L’accès au financement jouera cependant en défaveur des projets industriels, du moins à court terme croient les deux professeurs de l’UQAC. Les investisseurs prennent moins de risques et exigent plus de rendement, ce qui sera difficile à obtenir à court terme avec une diminution de la demande en énergie.

« Ce qui va impacter le plus, c’est le financement. On le voit déjà ailleurs. Par exemple, Shell en Louisiane s’est retirée d’un projet de gaz naturel liquéfié, en raison de la chute des prix des hydrocarbures. Partout c’est un peu la même chose. En période de récession, les investisseurs sont plus frileux. C’est ce qui peut arriver à GNL Québec, s’ils ne sont pas capables d’avoir des investisseurs, ça va retarder la mise en chantier et la mise en service », analyse M. Chassé.

Vincent Morin se montre légèrement plus optimiste, mais admet qu’à court terme, l’accès au financement demeurera difficile.

« De l’argent, il y en a sur la terre. Ce n’est pas le problème. C’est davantage la répartition qui en est un. L’argent n’est pas en train de fondre, comme on semble le penser. Il y a de grosses fortunes. Il y en a qui sont investis en obligation du trésor américain, en obligation du Canada, qui rapporte 1 ou 2 %. Quand la crise va être passée, toutefois, les gens qui sont en taux d’intérêt fixes vont tranquillement sortir vers des placements intéressants. Si le projet de GNL est toujours rentable, après la crise, et que socialement les gens le voient comme un projet mobilisateur, un projet de relance économique, je ne suis pas inquiet pour l’argent. Il va y en avoir des investisseurs », exprime M. Morin.

Énergie Saguenay prévoit exporter près de 11 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié vers les marchés européens et asiatiques. En plus du complexe de liquéfaction et d’entreposage de gaz aménagé à Saguenay, le projet comprend l’installation d’un gazoduc de 750 km reliant le réseau existant dans le nord-est de l’Ontario au complexe de liquéfaction au Saguenay (projet Gazoduc).