Fondateur de Harbor Aluminium, Jorge Vazquez a sonné l’alarme sur l’enjeu des coûts de construction des alumineries, jeudi dans le cadre du Symposium Aluminium.

Des coûts et délais qui affaiblissent l’industrie au Canada

Si les coûts et délais de construction des usines ne diminuent pas dramatiquement, l’industrie de l’aluminium au Québec et au pays ne survivra pas.

Fondateur et directeur général de Harbor Aluminium, Jorge Vazquez n’a pas mis de gants blancs au Symposium Aluminium, tenu jeudi à Jonquière. Malgré tous les atouts du Québec, dont l’hydroélectricité et la proximité d’une population américaine active en croissance, l’industrie n’est pas suffisamment armée pour faire face à la concurrence mondiale plus féroce que jamais, a alerté le conférencier invité. 

« Si on veut survivre et prospérer, on doit changer. En ce moment, on n’est même pas en train de compétitionner. On est en train de perdre simplement en raison des coûts de construction », a affirmé en anglais M. Vazquez, qui a déjà été conseiller auprès d’instances américaines, dont le Sénat et le département de justice.

Selon ses données, construire une aluminerie en Inde, en Chine ou au Moyen-Orient coûte cinq fois moins cher et prend quelques années de moins qu’au Québec. Parmi les pays les plus développés, notamment les États-Unis, c’est le Canada qui remporte la palme de l’endroit le plus onéreux pour bâtir de nouvelles usines. Et pour demeurer un joueur compétitif, a martelé M. Vazquez, le Canada comme les États-Unis n’ont d’autres choix que d’augmenter la capacité de production des usines qui ont été bâties dans les années 70 et 90.

Une seule et grande faiblesse

Pourtant, le Québec est l’un des endroits les plus attirants pour installer de nouvelles alumineries, en vue de répondre à la demande qui, selon les experts, va exploser dans 20 ans. Sur un point de vue démographique, le Canada serait même en meilleure position que la Chine, en raison de la proximité des États-Unis où le nombre de travailleurs est appelé à croître. En effet, plus la population active augmente, plus la demande en aluminium grimpe, a expliqué M. Vazquez. En Chine, au contraire, la population active sera à la baisse dans la même période. 

« Le Canada a 75 % des atouts pour devenir le numéro un de l’industrie mondiale. Mais il ne peut pas en raison du coût de construction. C’est une énorme faiblesse. Même les États-Unis, qui possèdent moins d’atouts que le Canada, vont vous dépasser s’il n’y a pas de changement sur les coûts et la rapidité de construction », a répété M. Vasquez, ajoutant que l’aluminium vert n’est pas un atout suffisant pour concurrencer la Chine. 

Le coût de la main-d’oeuvre et la lourdeur bureaucratique ne sont pas étrangers à cette « faiblesse ». Les exigences de Rio Tinto dans ses constructions expliqueraient aussi les coûts plus élevés, selon des entrepreneurs questionnés au symposium.

Directeur exécutif des opérations Atlantique Aluminium chez Rio Tinto, Gervais Jacques admet que la multinationale devra redoubler d’efforts pour réduire ces coûts, mais elle aura besoin de l’aide de plusieurs intervenants pour y arriver, dont le gouvernement. 

« Ça prend quatre ou cinq ans pour faire un projet. Juste pour obtenir un permis, on parle d’un an et demi. Mais en Chine et au Moyen-Orient, ça prend un an construire une usine, du début à la fin. On a un système très lourd ici », a constaté M. Jacques. 

« On a l’avantage du savoir-faire, de l’hydroélectricité. Mais on doit en effet trouver des façons innovantes pour diminuer les coûts. On travaille là-dessus, mais pas encore avec la bonne intensité. L’éléphant dans la pièce, ce sont les coûts de construction. Tout le monde doit le reconnaître. Si on trouve une façon différente de construire, tout le monde va y gagner », a-t-il ajouté.

Ce dernier confirme que la modernisation des usines est d’ailleurs essentielle pour que la région puisse demeurer un joueur compétitif sur le marché mondial. 

« On regarde les États-Unis, la moyenne d’âge des usines est 1973 et nous, c’est 1992. Si on ne fait rien, dans 20 ans, on sera comme les États-Unis d’aujourd’hui. La menace n’est pas à court terme, on va continuer à opérer dans les prochaines années. Mais il faut développer le futur et c’est aujourd’hui qu’il faut travailler. »

Pour un allègement réglementaire

La Chambre de commerce Saguenay-Le Fjord dénonce à son tour la lourdeur réglementaire qui retarde la concrétisation de projets dans la région. Le président, Carl Côté, a tenu à réagir au sujet des délais et coûts de construction plus élevés ici qu’ailleurs dans le monde. Selon l’homme d’affaires, la bureaucratie gouvernementale nuit aux promoteurs.

«On trouve que les instances gouvernementales se déresponsabilisent. On demande à la PME et aux multinationales de gérer l’environnement externe, que ce soit l’accessibilité sociale, les études environnementales, les relations avec les autochtones, etc. Mais ce sont des entreprises qui sont dans les mines, dans l’aluminium. Ce n’est pas leur spécialité de gérer ces éléments externes», dénonce M. Côté.

«Et c’est sans compter les délais interminables. Un entrepreneur me disait récemment qu’il doit attendre trois semaines pour un permis de transport d’une pièce hors norme, alors qu’il a deux jours pour la livrer. Ça ne fonctionne pas.» Ce dernier croit que les gouvernements devraient simplifier la vie des entreprises, en mettant notamment sur place un guichet unique. 

«Les entreprises doivent parler au provincial, au fédéral. Ils doivent remplir des documents dans plusieurs ministères. Pourquoi ne pas créer un seul lieu pour faciliter la vie des promoteurs?»

Quant au coût de construction, le président admet qu’il est plus difficile de modifier les règles du jeu, notamment en matière de rémunération de la main-d’oeuvre. Mais un changement de mentalité pourrait contribuer à faire baisser ces coûts.

«Ici, on donne des contrats au plus bas soumissionnaire. On devrait plutôt dire aux soumissionnaires, plus tu me fais sauver de l’argent, plus tu vas en faire. Pas uniquement sur le coût de construction, mais aussi sur les coûts d’opération. Il n’y a qu’ici qu’on choisit le plus bas soumissionnaire. Ailleurs dans le monde, c’est différent et c’est pourquoi ils sont plus compétitifs», croit M. Côté.