Comment trouver la juste valeur marchande des bois?

En développant un nouveau régime forestier, le ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs (MFFP) a déployé un système qui doit refléter le prix du marché afin d’éviter des taxes injustes et des conflits avec les Américains. Pour y arriver, le MFFP a retiré 25 % des superficies forestières aux industriels, qui sont désormais mises aux enchères par le Bureau de mise en marché des bois (BMMB). Huit ans après sa mise en place, certains acteurs estiment que des modifications doivent être faites pour mieux refléter la juste valeur marchande des bois.

Alors que le Bureau de mise en marché des Bois (BMMB) juge que les enchères permettent de laisser les forces du marché refléter la juste valeur du bois, des industriels estiment que des distorsions viennent biaiser le système de calcul de la valeur du bois.

« En retirant une partie de l’approvisionnement des usines, le MFFP a créé un effet de rareté, explique Michel Vincent, économiste au Conseil de l’industrie forestière du Québec. La structure industrielle est capable de transformer 30 millions de mètres cubes de bois et il y en a seulement 20 millions à leur disposition, ce qui fait monter le prix du bois. »

Pour générer des revenus intéressants, les industriels doivent miser sur de gros volumes de transformation, ce qui les force à miser plus haut que leurs compétiteurs pour gagner des lots aux enchères, ajoute ce dernier. Cette pression est encore plus grande dans certains secteurs où l’on retrouve plusieurs usines de sciage, comme c’est le cas au Lac-Saint-Jean, alors que les prix s’emballent.

« Certains secteurs se sont vendus à des prix élevés, allant jusqu’à 40 $/m3 alors que la moyenne est plutôt de 14 $/m3 », atteste Vincent Auclair. Ce dernier estime que la hausse des prix du bois sur le marché en 2018 explique en partie la situation et que ces lots vendus à fort prix sont très rares. « Sur les 200 à 300 secteurs que l’on vend chaque année, ces lots se comptent sur les doigts d’une main, dit-il. Si la hausse était généralisée, on observerait l’inflation ».

Selon Alain Paradis, directeur général de Produits forestiers Petit-Paris, les enchères ont fait monter le coût du bois de deux dollars par mètre cube au Lac-Saint-Jean. « Le prix du bois livré à l’usine est plus élevé au Lac qu’ailleurs et ce n’est pas normal quand on a accès à du transport hors norme », dit-il.

La hausse des prix des enchères a aussi un impact sur le prix du bois octroyé en garantie d’approvisionnement, note Michel Vincent. « Le système s’autoalimente en information et la hausse se transpose sur les garanties », dit-il.

De 2014-2015 à 2018-2019, les revenus récoltés par le ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs pour la vente de bois en forêt publique a connu une hausse d’environ 10 %, passant de 267 à 294 millions de dollars. Une hausse qui est attribuable à l’amélioration du prix sur le marché, mais aussi par une hausse de la récolte de 2,3 millions de mètres cubes, souligne Vincent Auclair.

Éric Rousseau, directeur général de la Coopérative forestière Ferland-et-Boileau, aimerait pour sa part que toutes les mises aux enchères soient rendues publiques, au lieu de simplement connaître le prix gagnant, comme c’est le cas dans le Système électronique d’appels d’offres utilisé par le gouvernement québécois.

Selon le BMMB, la non-divulgation des mises aide à éviter la collusion.

deux régions différentes

Boisaco, une scierie située à Sacré-Cœur, se trouve pour sa part à cheval entre deux régions où la situation est complètement différente. Au Saguenay, la compétition est féroce et la coopérative doit miser des prix élevés pour gagner des lots, tout en acceptant de transporter le bois sur de plus longues distances.

Sur la Côte-Nord, c’est l’inverse, alors que la compétition est pratiquement inexistante, mais où le bois est de faible qualité. Une qualité si faible que la valeur marchande de ce bois est moindre que le taux minimum exigé par le MFFP, déplore André Gilbert, directeur général de la Coopérative de Sacré-Cœur. Même si son usine a toujours manqué de bois, « il ne devrait pas y avoir de barrière minimale pour que la vraie valeur du bois s’exprime », dit-il, ajoutant que même si son usine a toujours manqué de bois, le prix demandé est parfois trop élevé pour la réelle valeur de la fibre. « Ce n’est pas pour rien qu’il ne reste plus que trois des douze usines sur le territoire », dit-il.

Au Québec, le taux minimum est plutôt calculé en fonction du coût de la remise en production des forêts, et le bois peut être vendu sous le prix minimum seulement s’il y a un minimum de trois soumissionnaires. Cette situation pénalise Boisaco et les autres entrepreneurs sur la Côte-Nord, soutient André Gilbert. « On est souvent seul à soumissionner sur des lots, et parfois, on ne soumissionne même pas, parce qu’on devrait aller récolter le bois à perte si on paie le tarif minimum », ajoute-t-il.

D’une part, Québec impose une limite sur le prix minimum, mais aucune sur le prix maximum, ce qui vient biaiser les règles de marché, estime Michel Vincent. Selon les données colligées par le CIFQ, chaque mètre cube de bois génère 50 dollars dans les coffres de l’État. « L’État pourrait faire un peu moins d’argent sur la vente du bois, tout en générant des revenus. Ça permettrait de développer une meilleure relation fournisseurs-clients ».

pas normal

« Ce n’est pas normal que seulement 82 % des lots offerts au BMMB trouvent preneurs, estime pour sa part Luc Bouthillier, professeur au département des sciences forestières de l’Université Laval. Ça devrait être aux alentours de 90 ou de 95 % comme c’est le cas lors des enchères faites en Colombie-Britannique, ou même dans les États américains de l’Oregon, de Washington et en Californie du Nord où l’on compte près de 50 % de forêts publiques. C’est peut-être un signal que le prix est trop élevé. »

Ce dernier souligne que les bénéficiaires de garanties d’approvisionnement en bois doivent payer un supplément de 18 % pour une telle garantie, que l’on appelle la levée d’option dans le jargon forestier. Un supplément qui a grimpé de 1,80 à 3,00 $/m3 au cours des dernières années, car le pourcentage augmente au même rythme que le prix du bois. « On pourrait offrir une mesure d’accommodement aux industriels en leur demandant d’investir cet argent-là pour la modernisation de leurs équipements et dans l’innovation », propose-t-il.

Selon Vincent Auclair, du BMMB, le taux d’adjudication des lots aux enchères est satisfaisant, car il est similaire au taux de récolte des bois en garantie d’approvisionnement. Même pour du bois vendu sous garantie, les industriels choisissent parfois de ne pas récolter certains secteurs, notamment où le bois est de trop faible qualité ou lorsqu’il est trop difficile d’accès. De plus, des programmes d’aide financière permettent de récolter le bois de faible qualité en deçà du prix minimum fixé par l’État.

Peu importe les mesures qui seront prises pour l’améliorer, le système de mise aux enchères est solide, estime Luc Bouthillier, car il donne des arguments solides pour faire reconnaître les règles de marché à l’Organisation mondiale du commerce, où le conflit sur le bois d’œuvre sera entendu.

De plus, ce dernier prédit que les Américains pourraient réduire les tarifs, dès cet été, ou à l’automne, pour relancer l’économie. « La construction pourrait permettre un boom de croissance, ce qui donnerait un argument économique au président pour justifier sa réélection », conclut-il.