Combien vaut l’énergie de la centrale Jim-Gray?

Guillaume Roy
Guillaume Roy
Initiative de journalisme local - Le Quotidien
Si Produits forestiers Résolu (PFR) devait acheter l’énergie produite à la centrale Jim-Gray d’Hydro-Québec, l’entreprise devrait débourser environ 23 millions de dollars chaque année, au lieu de payer des redevances de 1,7 M $, en plus d’assumer les coûts d’opération des centrales.

La centrale Jim-Gray a une puissance installée de 63 MW, avec une production annuelle moyenne de 410 000 MWh, selon les données disponibles sur le site de Produits forestiers Résolu (PFR). Si l’entreprise n’avait pas cette centrale, elle devrait acheter de l’électricité à Hydro-Québec au tarif L, explique Pierre-Olivier Pineau, professeur titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie aux HEC Montréal.

Le tarif L comporte deux éléments de facturation, soit un montant pour l’énergie consommée pendant la période visée en kilowattheures (3,28 cents/kWh) et un montant pour la puissance à facturer en kilowatts (12,90 $/kW).

On peut ainsi calculer que la puissance coûterait 9,75 M $ par an et la production (de 410 000 MWh), 13,45 M $, pour un total de 23,2 M $, remarque l’expert.

En contrepartie, PFR doit payer deux redevances à Québec (3,38 $/MWh et 0,781 $/MWh), soit un montant total d’environ 1,7 M $ par année.

« Comme la centrale est fort probablement déjà amortie pour Résolu, elle ne lui coûte rien à part les redevances hydrauliques », mis à part les coûts d’opération, remarque Pierre-Olivier Pineau.

Selon ce calcul, le barrage Jim-Gray permet à PFR d’éviter des dépenses énergétiques d’environ 21,5 M $ par année.

Jean-Thomas Bernard, professeur auxiliaire au Département de science économique de l’Université d’Ottawa, arrive pour sa part à une valeur totale de 16,7 M $ pour l’avantage économique tiré du barrage en utilisant le tarif industriel moyen d’Hydro-Québec, de 4,5 cents/kWh, calculé en divisant les revenus totaux générés par la vente d’énergie à la grande industrie par la quantité totale d’énergie vendue.

Autrement dit, sur une période de 10 ans, PFR aurait dépensé entre 167 et 215 M $ pour acheter l’énergie de la centrale Jim-Gray, si on exclut les frais d’exploitation.

Investir en retour

Dans le cadre du projet de loi 50, Québec exige toutefois de l’entreprise qu’elle investisse 100 M $ dans ses installations d’ici 10 ans. Lors de la précédente entente, PFR devait plutôt investir 150 M $ entre 2012 et 2022. Le montant de 150 M $ doit toutefois être actualisé à un taux annuel de 10 %. Ainsi, les 150 M $ de 2002 valaient déjà 389 M $ en 2012.

Lors de la signature de l’entente-cadre de 2014, qui a permis le renouvellement du bail de PFR, le montant à investir était alors de 471 M $ en dollars constants.

Le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN) soutient que PFR « s’était acquittée de ses obligations d’investissements manufacturiers structurants », réalisant des investissements d’au moins 150 M $ entre le 1er janvier 2012 et le 11 mars 2018. Le MERN refuse de diffuser la nature des investissements, qui sont confidentiels. Il a été impossible de confirmer si les investissements ont été réalisés avec la valeur actualisée.

PFR soutient avoir investi 670 millions de dollars au Saguenay–Lac-Saint-Jean au cours des 10 dernières années, sans toutefois pouvoir fournir la liste des investissements.

Fait à noter, le bail de la centrale Jim-Gray est lié à l’exploitation de trois usines à papier, soit celles de Kénogami, d’Alma et de Saint-Félicien. L’entente-cadre de 2014 exigeait aussi une étude, financée par Résolu à la hauteur de 150 000 $, pour identifier des activités de remplacement à la machine #6 de Kénogami.

Avec la fermeture des machines 9 et 10, Jean-Pierre Rivard, président du Syndicat national des travailleurs et travailleuses des pâtes et papiers d’Alma, souhaite qu’une étude similaire soit incluse dans les clauses de la future loi 50.

Selon Sylvain Gaudreault, député du Parti québécois de Jonquière, les investissements exigés par la Coalition avenir Québec (CAQ) ne sont pas suffisants. « On doit forcer l’entreprise à investir davantage dans l’innovation », dit-il, en ajoutant que cet argent n’est pas une dépense, mais bien un investissement pour rendre l’entreprise encore plus rentable.

Patrick Gonzalez, professeur au Département d’économique à l’Université Laval, croit pour sa part qu’il faut avoir une vue d’ensemble sur la location des forces hydrauliques. « L’énergie produite n’a pas de valeur en tant que telle, car il n’y a pas de marché pour cette énergie-là en ce moment, affirme-t-il. Dans la négociation d’une entente, Québec est beaucoup plus préoccupé par le maintien des emplois que sur des redevances. »

Avec la baisse de la consommation de papier et des temps difficiles à prévoir au cours des prochaines années, Patrick Gonzalez estime que Québec fait un bon calcul en réduisant ses engagements, pour éviter de voir PFR disparaître. « Le gouvernement n’a pas le choix de s’adapter à la réalité économique », conclut-il.