Caribous sous prédation: quand le loup et l’ours s’amènent 

Pour la première fois, Québec a entrepris un inventaire sur toute l’aire de répartition du caribou forestier. Entre 2017 et 2023, la province investit 12,5 millions de dollars pour bonifier et systématiser le suivi des populations de caribous. Le volet sur l’inventaire faunique, un des plus grands jamais réalisés au Québec, permettra de mieux connaître la répartition, la densité et l’état de santé des populations pour mettre en oeuvre le plan de protection du caribou forestier, lequel vise à imposer un taux maximal de perturbation de 35 % sur 80 % de son habitat préférentiel de l’espèce en péril. Notre journaliste a accompagné une équipe d’inventaire du ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs (MFFP), en avion et en hélicoptère, cet hiver, pour constater l’ampleur de la tâche à accomplir et pour mieux comprendre la dynamique des populations de caribous forestiers. Voici la deuxième partie de ce reportage.

Les coupes forestières ont une influence indirecte sur les populations de caribous, car elles favorisent l’arrivée d’orignaux, friands des repousses de feuillus, qui sont à leur tour suivis par les loups. Lorsque les petits fruits émergent dans les coupes, les ours sont aussi présents en plus grand nombre. Telle est l’explication du déclin des populations de caribous, selon les biologistes. Et les Autochtones qui vivent en forêt racontent la même histoire.

Jean-Luc Canapé, un Innu de Pessamit, a commencé à passer plusieurs mois par année en forêt, dans le secteur du réservoir Pipmuacan, en 1987, alors qu’il n’avait que 13 ans. Il y a cinq ans, il a décidé de s’installer à plein temps sur les rives de la rivière Betsiamites. Pour vivre en forêt, Jean-Luc Canapé a lancé son entreprise, Mashkuss Aventures, pour accueillir des jeunes de la communauté de Pessamit sur un site traditionnel, ainsi que les touristes.

Depuis plus de 30 ans, ce dernier constate le déclin du caribou dans le secteur. « Quand je suis arrivé ici, il n’y avait presque pas de coupes forestières. On était surpris quand on voyait un orignal, explique-t-il. Plus il y a des coupes, plus il y a d’orignaux. Il y en a maintenant plus que de caribous dans le secteur et on voit de plus en plus de loups. »

Un beau matin, en mars 2019, ses chiens se sont mis à hurler bruyamment. Quand il est sorti, il a aperçu cinq loups à proximité de ses installations. « Ils s’habituent de plus en plus à notre présence », a-t-il raconté, après un vol d’inventaire fait en avion au-dessus du réservoir Pipmuacan, car ce dernier, tout comme certains membres des communautés autochtones, fait partie des équipes d’inventaires du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP). 

En plus de travailler pour son entreprise, Jean-Luc Canapé est aussi mandaté par le Conseil des Innus de Pessamit pour patrouiller dans le territoire, avec deux agents, afin de réduire la prédation des loups sur le caribou, en assurant une présence active. Il réalise aussi des inventaires pour sa communauté, et l’an dernier, il a compté 56 caribous dans le secteur, mais un seul faon.

Des caribous tués… par des cellulaires

Ce dernier, qui travaille aussi avec le gouvernement fédéral sur des projets de recherche sur le caribou forestier, déplore le fait que des motoneigistes poursuivent les caribous pour faire de beaux films sur leur téléphone. « Ils ne s’en rendent peut-être pas compte, mais ils épuisent les bêtes. On en retrouve morts au bout des pistes de motoneige », remarque l’Innu. Au cours des dernières années, la conscientisation des usagers a permis de réduire ce type d’accidents, ajoute-t-il. 

L’expérience de Jean-Luc Canapé sur le territoire reflète bien ce que les biologistes comme Claude Dussault, du MFFP, observent sur le territoire depuis la fin des années 1990. « À l’époque, on remarquait que des groupes de caribous forestiers disparaissaient au Saguenay et sur la Côte-Nord. On voyait que les populations reculaient et on voulait comprendre les mécanismes », se remémore l’homme, qui a participé aux études menant à la désignation de l’espèce en péril au début des années 2000. 

« Les perturbations créées dans le milieu amènent un changement dans la composition de l’habitat, notamment en favorisant l’avancée des peuplements feuillus », dit-il. 

Ces peuplements feuillus attirent l’orignal, qui est suivi de ses prédateurs, comme le loup. 

Le problème, c’est que le loup chasse aussi le caribou, ajoute-t-il. Le caribou a toutefois évolué dans un écosystème moins productif, où les loups sont présents, mais en faible densité. Avec la présence d’orignaux, la population de loups augmente, mettant alors en danger les populations de caribous, car ces derniers n’ont qu’un seul petit chaque année et ils viennent à maturité plus tard que les autres cervidés.

Alors que le loup s’attaque aussi bien aux jeunes qu’aux adultes, l’ours a plutôt développé une spécialité, en chassant presque exclusivement les faons. « La densité d’ours augmente lorsque les petits fruits émergent après une coupe forestière et l’animal est très efficace pour s’en prendre aux faons », remarque Claude Dussault.

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RÉDUIRE LES PERTURBATIONS DE LA COUPE FORESTIÈRE

Les perturbations sur le territoire sont qualifiées de permanentes ou de temporaires, selon la durée des impacts qu’elles ont sur le territoire. Par exemple, une ligne électrique ou un chemin forestier est considéré comme une perturbation permanente, sur une superficie couvrant 500 m de chaque côté de l’infrastructure. Ainsi, un kilomètre de chemin génère une perturbation permanente de 1 km2. Les coupes forestières, elles, sont toutefois considérées comme des perturbations temporaires, car la forêt repousse après quelques années. 

Pour réduire le taux de perturbation, des recherches et des tests sont en cours pour fermer des chemins forestiers et ainsi réduire le taux de perturbation sur le territoire, tout en permettant certains seuils de récolte forestière. « Les études ont démontré que les loups et les ours se déplacent plus efficacement sur les chemins forestiers », explique Martin-Hughes Saint-Laurent, qui, avec son équipe de chercheurs, documente les impacts de la fermeture des chemins. Différents dispositifs ont été installés sur des chemins de différents âges et de différents calibres, pour savoir quelle serait la meilleure technique de remise en production des chemins forestiers. Par exemple, des chemins sont simplement fermés ; d’autres sont déstructurés, reboisés et même enrichis, pour voir comment la composition de la régénération forestière influence les déplacements des cervidés et des prédateurs. Des caméras ont été installées pour voir comment ces mesures influençaient leurs déplacements.

De récentes études ont aussi révélé que les caribous ne réagissent pas de la même manière aux perturbations, selon leur niveau d’exposition passée aux feux, remarque le chercheur de l’ Université du Québec à Rimouski (UQAR). « Les caribous forestiers qui se trouvent dans les secteurs qui brûlent plus souvent sont plus prudents, alors que dans les secteurs moins propices aux feux, ils semblent plus naïfs », dit-il, en ajoutant que ces données pourraient permettre de développer des stratégies différentes selon les régions.

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