Caribou forestier: rivaliser d'imagination

Pour la première fois, Québec a entrepris un inventaire sur toute l’aire de répartition du caribou forestier. Entre 2017 et 2023, la province investit 12,5 millions de dollars pour bonifier et systématiser le suivi des populations de caribous. Le volet sur l’inventaire faunique, un des plus grands jamais réalisé au Québec, permettra de mieux connaître la répartition, la densité et l’état de santé des populations pour mettre en oeuvre le plan de protection du caribou forestier, lequel vise à imposer un taux maximal de perturbations de 35 % sur 80 % de l’habitat préférentiel de l’espèce en péril. Notre journaliste a accompagné une équipe d’inventaire du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), en avion et en hélicoptère, cet hiver, pour constater l’ampleur de la tâche à accomplir et pour mieux comprendre la dynamique des populations de caribous forestiers. Voici la dernière partie de ce reportage.

Québec a choisi de maintenir les perturbations à un maximum de 35 % sur 80 % de l’habitat préférentiel du caribou forestier pour protéger l’espèce. Un objectif qui affiche une probabilité de réussite de 60 %.

Malgré tous les efforts que nécessitera la protection du caribou forestier, le plan de protection de l’espèce en péril choisi par Québec n’offre que 60 % de chance que les populations deviennent autosuffisantes, si l’on se fie aux données publiées dans une évaluation scientifique d’Environnement Canada en 2011.

Selon le biologiste de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) Martin-Hughes Saint-Laurent, cette cible est risquée. « C’est comme avoir 40 % des pieds dans le vide en haut d’un édifice de 50 étages, image-t-il. Ça me semble risqué d’imposer autant de contraintes sur l’économie avec 40 % de chance que ça ne marche pas. Si on vous offrait un vaccin contre la COVID-19 qui a 60 % de chance de réussite et un autre efficace à 95 %, lequel choisiriez-vous ? »

Une industrie importante

Le biologiste reconnaît l’importance de l’industrie forestière pour l’économie québécoise et pour la lutte aux changements climatiques dans les régions et au Québec en général. C’est pourquoi il estime qu’il faudrait viser une cible de protection plus élevée, tout en favorisant l’aménagement forestier intensif pour compenser les pertes de volumes, et le développement de la 2e et 3e transformation pour créer davantage de valeur. D’autres solutions sont aussi à l’étude, dont la prescription de coupes partielles, qui, même si elles permettent de récolter moins de bois sur une superficie, semblent plus favorables au maintien du caribou forestier. 

« L’industrie forestière est tout sauf monolithique, note le chercheur. Plusieurs industriels sont très innovants et ils souhaitent être proactifs pour la protection du caribou, mais on entend toujours ceux qui crient le plus fort. »

La Loi sur les espèces en péril au Canada et la Loi sur les espèces en péril ou vulnérables au Québec obligent les deux paliers de gouvernement à protéger les espèces menacées. 

Claude Dussault, biologiste au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), définit l’habitat préférentiel du caribou comme étant « celui qui est sélectionné plus intensément que sa représentativité sur le territoire ». Québec vise à réduire les perturbations à un maximum de 35 % sur 80 % de l’habitat préférentiel. Mais que se passera-t-il sur le 20 % d’habitat préférentiel résiduel ? « Il est trop tôt pour se prononcer sur des efforts à l’extérieur des territoires qui ne seront pas couverts par de vastes espaces propices, des zones d’habitat en restauration et des zones de connectivité, ajoute ce dernier. Toutefois, la stratégie visera à concentrer les efforts sur de tels territoires [NDLR Le 80 % d’habitats préférentiels] ».

Selon M. Saint-Laurent, la protection du caribou forestier pourrait entraîner une baisse de la possibilité forestière, mais les changements climatiques devraient préoccuper davantage les industriels. Une étude récente, réalisée par Loïc D’Orangeville, biologiste à l’université du Nouveau-Brunswick, a démontré qu’un réchauffement de 4°C pourrait faire baisser la productivité des forêts de 10 à 20 % à l’échelle du Québec. 

L’idée n’est pas de choisir entre le caribou et la forêt, mais plutôt de trouver la meilleure façon pour préserver les deux, ajoute Martin-Hughes Saint-Laurent. « Je ne voudrais pas être dans les souliers du ministre, qui doit préserver l’économie, tout en protégeant les espèces à statut », conclut le chercheur.

Des chercheurs aux aguets

Depuis plus de 15 ans, une vingtaine d’équipes de chercheurs font un effort coordonné pour suivre le caribou forestier à la trace, car toutes les provinces doivent définir un plan pour protéger l’espèce désignée depuis 2003 comme étant en péril. Tous les deux ans, près de 400 personnes, dont des chercheurs, des membres de l’industrie et des gouvernements, se rassemblent pour partager les dernières connaissances scientifiques dans le cadre du North American Caribou Workshop, car de 30 à 50 études sont publiées sur l’espèce en péril chaque année au Canada seulement. Plus de 130 conférences devaient présenter 250 projets de recherches effectuées au cours des dernières années lors de la conférence prévue du 11 au 15 mai, au
Québec. La conférence a été remise en mai 2021 en raison de la pandémie de COVID-19 qui sévit. 

Conservation extrême en vue

Mises en enclos, déplacements de bêtes et chasse aux prédateurs font partie des mesures de conservations extrêmes qui ont été testées au Canada. Et le Québec ne fait pas exception, car le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) a récemment fait l’annonce de la construction d’un enclos pour protéger les 7 caribous restants dans la harde de Val-d’Or. Le MFFP a aussi fait l’annonce d’une mesure visant à augmenter la chasse aux loups et aux ours pour réduire la prédation sur le caribou. Cette mesure a choqué plusieurs personnes, même si de telles mesures, pour réduire les populations de coyotes et d’ours, sont déjà en place depuis plus de 30 ans en Gaspésie, souligne le biologiste de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) Martin-Hughes Saint-Laurent. 

Peu importe les mesures mises en place, il faut aussi restaurer l’habitat de l’espèce pour assurer l’autosuffisance des populations, plaide ce dernier. « Le contrôle des prédateurs à lui seul ne permet pas de restaurer l’espèce, comme le démontre la situation en Gaspésie, où on a récolté beaucoup de forêts matures autour du parc, dit-il. C’est comme d’écoper une chaloupe avec une casquette au lieu de boucher le trou ». 

« Ce sont des mesures de désespoir et on aimerait mieux ne pas se rendre là, remarque pour sa part Claude Dussault, biologiste au MFFP. Mais si c’est le prix à payer, faisons-le. »

Reste à voir si la société sera prête à favoriser la restauration de l’habitat du caribou, ou si l’on préférera faire des livraisons de lichens pour assurer leur survie.

Avec 27 individus comptés lors du dernier recensement dans Charlevoix, de telles mesures pourraient aussi être implantées pour maintenir la population réintroduite de 1969 à 1972.

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L'INDUSTRIE FORESTIÈRE RETIENT SON SOUFFLE

Selon les analyses du Forestier en chef, les mesures de protection du caribou forestier réduiraient la possibilité forestière de 759 800 mètres cubes dans la province et de 184 000 m3 au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Alors que le gouvernement a toutefois annoncé son intention de trouver des mesures d’atténuation permettant de maintenir le niveau de récolte actuel, l’Alliance forêt boréale doute que l’on pourra protéger le caribou en évitant des impacts économiques. 

Pour arriver à trouver des mètres cubes additionnels, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) a mis sur pied des Groupes opérationnels régionaux (GOR), lesquels doivent trouver des solutions adaptées selon les réalités de chacune des régions. Différents outils pourraient donc être mis en oeuvre, tels que l’augmentation de la coupe partielle, la réduction des contraintes à la récolte et l’augmentation du reboisement.

Aldé Gauthier, coordonnateur d’Alliance forêt boréale, ne croit pas qu’il sera possible d’arriver à combler ce manque à gagner sans impacts. « On veut atténuer les impacts, mais on ne pourra pas les éviter », dit-il, ajoutant que l’industrie doit déjà composer avec les mesures de protection. Selon l’Alliance forêt boréale, les mesures de protection retenues dans les plans de rétablissement 2005-2012 et 2013-2023 ont déjà contribué à réduire la possibilité forestière de 750 000 mètres cubes. 

Lors de leur formation, le gouvernement avait soutenu que les GOR pourraient soumettre différents scénarios au Forestier en chef pour faire des simulations afin de trouver la meilleure solution possible. 

« On veut faire des simulations avant de faire nos recommandations, mais on nous dit que le Forestier n’a pas le temps ni les ressources pour faire ces analyses, explique Aldé Gauthier. L’Alliance forêt boréale a donc décidé de ne pas faire de recommandations sans avoir de réponses aux questions qu’on a posées au ministère. »

Même s’il est possible de compenser les volumes perdus pour protéger le caribou forestier, il reste à voir s’il sera possible d’accéder à la matière ligneuse de manière rentable, ajoute-t-il. 

Malgré les efforts qui seront déployés, Aldé Gauthier estime que l’industrie devra composer avec une baisse de la possibilité forestière pour une quinzaine d’années. Après cette période, d’importants volumes de plantations arriveront à maturité pour la récolte, ce qui permettra de retrouver, et même de dépasser, les volumes actuels de récolte. 

D’ici là, des volumes de récoltes seront aussi disponibles pour faire l’éclaircie commerciale de ces peuplements. « Il y a beaucoup de bois disponible, mais il manque d’incitatifs financiers pour le récolter, ajoute l’ingénieur forestier. Le ministère devra ajuster les taux, et les forestiers devront développer de nouvelles techniques de récolte, probablement avec de nouvelles machines, pour faire plus d’éclaircies commerciales. »

En décembre dernier, le MFFP a notamment rouvert trois massifs forestiers à la récolte, lesquels y avaient été soustraits dans le plan de rétablissement du caribou forestier 2018-2023, soit une superficie totale de 46 000 hectares. Les plus récentes données issues du système de suivi démontraient l’absence de caribous sur ces trois massifs forestiers du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Les inventaires aériens effectués cet hiver pourront confirmer l’absence du cervidé dans ce secteur.