Des infirmiers procèdent à des tests pour la COVID-19.
Des infirmiers procèdent à des tests pour la COVID-19.

Pourquoi y a-t-il plus de cas au Québec qu’en Ontario ?

Q : «Le Québec se vante d’avoir mis des règles sévères en place avant toutes les autres provinces pour éviter la propagation de la COVID-19. Mais quand on regarde les chiffres on déchante : le Québec avec une population environ 40 % plus petite que l’Ontario compte environ deux fois plus de cas. Faudrait que quelqu’un explique ça avant qu’on devienne la risée de tous...», demande Richard Sanfaçon, de Rivière-du-Loup.

R : Effectivement, en date du 9 avril, le Québec comptait 10 031 cas confirmés de COVID-19 pour une population de 8,5 millions d’habitants, contre seulement 5759 cas confirmés en Ontario, même si la province voisine est nettement plus populeuse (14,7 millions). Alors est-ce à dire que le Québec n’a pas si bien géré l’épidémie que cela ?

En fait, il faut faire très attention avec ce genre de comparaison. Il y a beaucoup de ces parallèles qui circulent sur les réseaux sociaux ces temps-ci, dont les auteurs tirent toutes sortes de conclusions, mais la réalité, c’est que les données ne sont pas toujours comparables d’un pays à l’autre parce que les gouvernements ne prennent pas tous leurs mesures de la même manière.

En ce qui concerne le nombre de cas presque deux fois plus élevé au Québec qu’en Ontario, il faut garder en tête qu’il s’agit des cas confirmés en laboratoire et qu’il n’y a pas que la progression de l’épidémie qui va influencer cet indicateur. L’intensité des efforts de dépistage compte elle aussi pour beaucoup, et elle peut varier pour la peine d’une juridiction à l’autre. Or il s’adonne justement que l’Ontario a beaucoup moins testé que le Québec : d’après le dernier rapport épidémiologique fédéral, la province voisine a réalisé moins de 6200 tests de COVID-19 par million d’habitants, alors que le Québec en a fait près de 13 400/million.

Ça n’explique pas tout, puisque d’autres provinces ont testé autant que le Québec et n’ont pas autant de «positifs» — l’Alberta, par exemple, a mené plus de 15 000 tests par million d’habitants mais n’a trouvé que 326 cas/million, contre près de 1200 cas/million dans la Belle Province. Mais il demeure que les endroits qui testent moins vont forcément trouver moins de cas.

Pour contourner ce problème, certains comparent le nombre de décès plutôt que les cas confirmés. Et il est vrai qu’il s’agit d’une mesure plus objective (ou en tout cas «moins pire», j’y reviens tout de suite) puisque il y a beaucoup moins de morts qui échappent aux statistiques que de gens infectés, surtout pour une maladie comme la COVID-19 dont la plupart des cas sont bénins ou asymptomatiques. Si on utilise cet indicateur pour la comparaison, l’écart entre le Québec (21 décès par millions d’hab.) et l’Ontario (14 par million) se resserre un peu, encore que pas complètement.

Cependant, même les comparaisons basées sur les décès peuvent être biaisées parce que les provinces et les pays ne définissent pas tous de la même façon les décès «causés par la COVID-19». Ainsi, l’Ontario «compte les cas où la COVID-19 était mentionnée comme la cause du décès sur le certificat de décès», m’a indiqué son ministère de la santé lors d’un échange de courriels. Au Québec, toute personne qui teste positif à la COVID-19 au moment de son décès est incluse dans les statistiques, que cela soit la cause du décès ou non, et le diagnostic peut venir d’un test en laboratoire, d’un lien épidémiologique (contacts avec des personnes infectées) et même d’un test post-mortem.

Alors il semble que les statistiques québécoises de mortalité ratissent plus large que celles de l’Ontario, ce qui indique que la «surmortalité» au Québec pourrait être en partie artificielle. Remarquez, il demeure tout-à-fait possible malgré tout cela que l’épidémie soit réellement plus étendue ici que chez nos voisins. Mais cela signifie qu’on ne le sait pas encore parce que les données dont on dispose à l’heure actuelle ne permettent pas de faire des comparaisons solides et parlantes — que ce soit avec l’Ontario ou avec d’autres pays. On ne mesure juste pas les mêmes choses.

Et le jour où on le fera, les différences dans les nombres de cas ou de décès ne nous diront pas forcément si telle province ou tel pays a mieux géré la crise que les autres, parce qu’il y a toutes sortes de facteurs qui entrent en ligne de compte, ici. Si l’Italie, par exemple, a vu tant de ses citoyens décéder de la COVID-19, c’est en partie parce que ce pays a la population la plus vieille d’Europe et la deuxième au monde et que les personnes âgées sont plus vulnérables. De la même manière, s’il s’avère en bout de ligne que les morts furent bel et bien plus nombreux au Québec qu’en Ontario, cela reflètera peut-être simplement le fait que la population est plus vieille ici, avec un âge médian de 42,6 ans contre 40,4 ans dans la province voisine.

Et bien d’autres choses peuvent entrer en ligne de compte, comme la qualité variable des soins d’un pays à l’autre, le nombre de lits réservés aux soins intensifs, la présence ou l’absence de «super-propagateurs», le moment du début de l’épidémie, la densité de la population, etc.

Au final, même les experts peinent à expliquer les différences d’une province à l’autre. Par exemple, dans une entrevue récente avec la CBC, la médecin en chef de la Colombie-Britannique Bonnie Henry admettait «c’est très difficile de dire pourquoi [le nombre de cas augmente lentement dans cette province alors qu’il explose ailleurs, comme au Québec, ndlr]. Une partie de l’explication tient à la chance, et une partie à la préparation».

Des détails en apparence anodins peuvent faire une grosse différence de propagation, surtout pour une maladie aussi contagieuse que la COVID-19 l’est apparemment. Ainsi, mentionnait Dr Henry, juste le moment où la semaine de relâche était prévue peut avoir joué. «Nous avons appris du cas québécois. (…) Ils ont eu leur semaine de relâche deux semaines avant nous, et les gens revenaient (…) d’endroits comme la France, et à leur retour à la maison après la relâche, ils devenaient malades», indiquait-elle.

Tout cela pour dire que les indicateurs comme le nombre de cas confirmés et le nombre de décès, même quand on les ramène sur la population, sont d’abord et avant tout utiles pour suivre la progression de la maladie dans un endroit donné. Pour évaluer et comparer l’efficacité des mesures de santé publique mises en place par différents gouvernements, ces statistiques (du moins, celles dont on dispose présentement) ne sont pas toujours aussi éclairantes qu’elles en ont l’air.

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