Le seul moyen de savoir si le virus s’est propagé à partir d’un seul individu ou en a acquis la capacité en passant par plusieurs personnes est de remonter à la source. Ci-dessus, des travailleurs préparant un barbecue dans un marché de Wuhan en Chine.
Le seul moyen de savoir si le virus s’est propagé à partir d’un seul individu ou en a acquis la capacité en passant par plusieurs personnes est de remonter à la source. Ci-dessus, des travailleurs préparant un barbecue dans un marché de Wuhan en Chine.

Pourquoi chercher un patient zéro?

Q: «Est-ce que la pandémie de COVID-19 a vraiment débuté par une seule personne malade en Chine?» demande Robert Paré.

R: De toutes les questions qui entourent la pandémie actuelle, l’une des plus énigmatiques concerne son point de départ. Bien que des analyses génétiques aient confirmé l’origine naturelle du virus, le moment et le contexte dans lequel il est arrivé dans l’espèce humaine restent nébuleux.

Il existe deux hypothèses sur l’origine de la maladie. L’une implique un réservoir animal, probablement la chauve-souris, puis un passage par un animal intermédiaire avant de rejoindre l’humain. Cet animal aurait pu alors être en contact avec un ou plusieurs êtres humains, qui auraient ensuite transmis la maladie dans la population.

L’autre implique que le virus est entré dans la population humaine plus tôt, puis y aurait circulé sous une forme asymptomatique jusqu’à ce qu’il devienne plus pathogène fin 2019. Le seul moyen de savoir si le virus s’est propagé à partir d’un seul individu ou en a acquis la capacité en passant par plusieurs personnes est de remonter à la source. 

Dès janvier, à l’époque où le virus était simplement appelé par son nom de famille «coronavirus», les caméras du monde ont été braquées sur le maintenant fameux wet market de la ville chinoise de Wuhan. Entre 150 et 200 espèces animales de toutes origines, certaines vivantes, à des fins de consommation humaine, se côtoyaient dans ce marché. Selon les observations initiales, c’était de là que provenaient les premiers patients atteints.

Or depuis, les pistes se sont brouillées. Le rythme de contagion rapide, ainsi que la présence de nombreux patients asymptomatiques ont modifié les hypothèses de départ.

Des études réalisées en janvier ont d’abord situé les premiers cas au début du mois de décembre 2019. Déjà, on remarquait que certains malades n’avaient pas eu de contacts connus avec le fameux marché. D’autres informations, obtenues par le South China Morning Post en mars, suggèrent que le premier cas remonterait en fait à la mi-novembre.

Des études génétiques suggèrent aussi que le passage d’un animal à l’humain se serait déroulé durant ce mois, bien que l’événement ait pu se produire aussi tôt que septembre 2019.

Des données montrent aussi que le virus était déjà hors de la ville de Wuhan au début du mois de janvier, tandis que d’autres, plus surprenantes encore, suggèrent qu’il était hors de la Chine à cette date; un premier cas de COVID-19 aurait pu se retrouver en France, à des milliers de kilomètres de son lieu d’origine, dès la fin décembre 2019, selon des analyses effectuées sur d’anciens prélèvements (qui demandent à être confirmées).

«C’est très difficile de suivre le parcours de ce virus, explique Cécile Aenishaenslin, vétérinaire épidémiologiste et professeure adjointe à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal. Ce n’est pas impossible qu’a posteriori, avec des études génétiques, on puisse remonter l’évolution des génomes viraux à travers les échantillons, trouver ceux qui sont les plus proches les uns des autres, et ainsi avoir une idée du point de départ, poursuit la chercheuse. On avait réussi à le faire avec le SRAS, mais ça va demander beaucoup de travail.»

Prévoir le court et le long terme

Alors que le SARS-CoV-2 parcourt la planète comme un feu de brousse, comprendre son origine peut sembler secondaire comparativement aux multiples interrogations entourant la gestion de la crise.

«Avoir cette information dès le début aurait été bien utile, souligne Cécile Aenishaenslin. Elle aurait permis de calculer le R0 et de connaître la contagiosité du virus beaucoup plus tôt, afin de développer des modèles et de mettre en place différentes mesures pour limiter la progression du virus. Maintenant, l’intérêt scientifique de retrouver le patient 0 serait plutôt de comprendre ce qui a favorisé le transfert d’un animal à l’humain. Si on veut prévenir de futures pandémies, il faut comprendre ce qui s’est passé à l’origine de celle-ci.»

Il ne s’agit pas là d’une simple précaution. Les chercheurs ont remarqué que le rythme des passages de maladies entre l’animal et l’humain s’accélère, au point où, au cours des 20 dernières années, 75 % des nouveaux agents pathogènes observés chez l’humain sont zoonotiques.

L’apparition d’une nouvelle maladie infectieuse nécessite plusieurs facteurs. Le passage de micro-organismes de l’animal à l’humain peut survenir à chaque contact, mais les probabilités d’une adaptation menant à une maladie épidémique sont minimes.

Cela nécessite non seulement une prédisposition biologique de la part du pathogène, mais aussi des facteurs sociaux comme la densité de population, ou des lieux de contacts animal-humain, pour augmenter la probabilité d’une adaptation réussie.

Toutefois, l’accélération du rythme de ces passages réussis s’explique par un troisième facteur : l’activité humaine.

«La déforestation et les changements climatiques perturbent les écosystèmes, explique Cécile Aenishaenslin. On stresse les animaux, ce qui les rend plus susceptibles aux infections. Cela force aussi leur déplacement, ce qui les rapproche des humains ou les pousse à déstabiliser d’autres écosystèmes. Tout cela augmente le nombre de contacts favorisant une transmission zoonotique. À cela, il faut ajouter la mondialisation, qui a grandement favorisé la dispersion des agents pathogènes.»

Bien qu’il y ait beaucoup trop de virus dans le monde animal pour identifier en amont les pathogènes susceptibles de faire le saut entre les espèces, on connaît certains facteurs qui augmentent les risques.

«Comprendre comment on peut optimiser nos relations avec l’environnement, trouver l’équilibre optimal entre les ressources exploitées de façon durable ou décroissante, et notre résilience c’est-à-dire notre capacité de détecter plus rapidement les menaces et mettre en œuvre des gestes qui aident pourrait nous permettre de diminuer ces risques», conclut la chercheuse.

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