Il semble acquis que la COVID-19 est moins sévère que la grippe chez les enfants et les adolescents et qu’elle est beaucoup, beaucoup pire chez les personnes âgées (près de 10 fois plus chez les 80 ans et +), mais il reste encore un certain flou entre 20 et 50 ans.
Il semble acquis que la COVID-19 est moins sévère que la grippe chez les enfants et les adolescents et qu’elle est beaucoup, beaucoup pire chez les personnes âgées (près de 10 fois plus chez les 80 ans et +), mais il reste encore un certain flou entre 20 et 50 ans.

La COVID-19 moins pire qu’une grippe en bas de 50 ans?

Q: «Il y a encore beaucoup de gens qui prétendent que le coronavirus est moins pire que la grippe, notamment un médecin québécois qui a un discours très à contre-courant. Ce médecin dit sur Twitter, en s’appuyant sur des données de l’Institut Louis Pasteur, que la COVID-19 est seulement plus mortelle que la grippe chez les personnes âgées et que dans tous les autres groupes d’âge, elle est moins mortelle que la grippe. Est-ce vrai?» demande René Desjardins.

R: Il s’agit de toute évidence de Dr Mathieu Bernier [https://twitter.com/mathbernier], un omnipraticien de Gaspésie qui est très actif sur Twitter et qui est très en faveur d’un déconfinement rapide, du moins pour les plus jeunes. «En bas de 50 ans, le risque [de décès] est inférieur à [celui de] la grippe», a-t-il écrit la semaine dernière.

C’est une position qui tranche avec ce qu’on entend des autorités sanitaires depuis des semaines, mais qui n’est peut-être pas aussi à contre-courant qu’il n’y paraît : les connaissances ont évolué, le coronavirus ne semble pas aussi universellement virulent qu’on l’a déjà cru (ce qui ne signifie pas qu’il n’est pas une menace sérieuse à la santé publique par ailleurs) et l’Association des pédiatres du Québec s’est faite très rassurante, il y a quelques jours, au sujet du retour à l’école de la semaine prochaine. Mais au-delà de ça : est-il vrai que la COVID-19 est moins mortelle qu’une grippe en bas de 50 ans ?

Dr Bernier cite à l’appui un rapport de l’Institut Pasteur paru le 20 avril en pré-publication. Il n’a donc pas encore passé à travers le processus de révision par les pairs qui mène à une publication dans la littérature scientifique, et doit être interprété avec prudence. En appliquant des modèles mathématiques à la mortalité en France, le document conclut que que 2,6 % des gens infectés doivent être hospitalisés et que 0,5 % en meurent, ce qui est beaucoup plus élevé que pour la grippe, mais les auteurs indiquent également qu’il y a des différences gigantesques entre les groupes d’âge (voir le tableau ci-contre) : comparé aux moins de 20 ans, parmi lesquels la COVID-19 n’a un taux de létalité que de 0,001 %, le virus est 2200 fois plus mortel pour les 70-79 ans (2,2 % de mortalité) et 8300 fois plus mortel pour les 80 ans et plus (8,3 %), selon l’Institut Pasteur.

Il faut souligner d’emblée qu’il s’agit d’une modélisation de la COVID-19 : ce n’est pas le calcul des dégâts réels causés par la maladie, mais simplement un estimé. On se sera vraiment fixé sur les taux de mortalité par infection que lorsque de grandes études sérologiques à venir, qui vont regarder la présence d’anticorps chez un grand nombre de personnes, seront terminées. J’ai toutefois trouvé deux autres modélisations du même genre au sujet de l’Italie et de la province chinoise de Hubei (celui-là est d’ailleurs paru dans la revue médicale The Lancet) qui ont obtenu des résultats très proches à ceux de l’Institut Pasteur. Alors ce ne sont pas là des spéculations, mais des estimés sérieux.

Maintenant, comment est-ce qu’ils se comparent à la létalité par infection de la grippe saisonnière? Ici, les choses se compliquent un peu. Dr Bernier a comparé les résultats de l’Institut Pasteur à ceux d’un graphique que le magazine d’affaires Business Insider a réalisé à partir de données de la santé publique américaine (CDC). J’ai calculé les taux de létalité moyens de la grippe au cours des cinq dernières années avec les statistiques du CDC et j’arrive à des résultats très semblables, présentés dans le tableau ci-contre. Les comparaisons sont un peu difficiles parce que les tranches d’âge retenues par l’Institut Pasteur et le CDC ne sont pas les mêmes, mais dans l’ensemble cela donne a priori raison à Dr Bernier sur la sévérité de la COVID chez les moins de 50 ans.

Cependant, si on veut comparer des pommes avec des pommes, il faut tenir compte d’un point supplémentaire. Le modèle de l’Institut Pasteur tient compte de toutes les infections à la COVID-19, y compris celles qui sont asymptomatiques. Les statistiques américaines sur la grippe, elles, n’incluent que les cas symptomatiques. Or il n’est pas facile de faire les ajustements nécessaires parce que la proportion des «grippés sans symptômes» est encore très débattue en science : une revue de la littérature médicale sur cette question a trouvé en 2015 des proportions d’asymptomatiques qui variaient grosso modo de 15 à 75 % d’une étude à l’autre!

J’ai refait les calculs pour en tenir compte et si l’on part du principe qu’environ 15 % des grippés n’ont pas de symptômes, alors l’affirmation de Dr Bernier se tient toujours dans l’ensemble — c’est peut-être plus vers 40 ans que la COVID-19 devient plus mortelle, mais la règle générale continue de tenir. Cependant, si l’on prend 75 % d’asymptomatiques pour l’influenza, alors la COVID-19 est plus meurtrière dans tous les groupes d’âge, sauf les moins de 20 ans (et encore, les écarts ne sont pas grands).

Dr Bernier indique qu’à son avis, il vaut mieux prendre le 15 % puisque l’Institut Pasteur a pris des estimés assez conservateurs pour les asymptomatiques du coronavirus. Ça se défend.

Quoi qu’il en soit, il semble acquis que cette maladie est moins sévère que la grippe chez les enfants et les adolescents et qu’elle est beaucoup, beaucoup pire chez les personnes âgées (près de 10 fois plus chez les 80 ans et +), mais il reste encore un certain flou entre 20 et 50 ans.

Il faut aussi ajouter, pour le contexte, que les taux de létalité par infection ne disent pas tout : un virus peut être aussi «mortel» que l’influenza, mais si la population n’y a jamais été exposée et que, disons, 5 fois plus de gens l’attrapent que l’influenza au cours d’une saison de la grippe normale, alors il fera 5 fois plus de victimes. Donc cela demeure un problème de santé publique — juste beaucoup moins pour les jeunes que pour les aînés.

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