Voir l’itinérance autrement

Afin de mieux comprendre l’itinérance dans la région et faciliter l’accès aux services, le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Saguenay-Lac-Saint-Jean a lancé une vaste démarche s’appuyant sur une nouvelle étude qui s’est intéressée aux ressources et intervenants qui gravitent autour des itinérants.

L’étude, menée à la demande du CIUSSS par deux chercheurs du Groupe de recherche et d’intervention régionales (GRIR) de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), propose de réfléchir au phénomène en renversant les perspectives, alors que la personne itinérante est souvent vue comme le problème et la seule responsable de sa situation, souligne Christiane Bergeron-Leclerc, professeure en travail social à l’Université du Québec à Chicoutimi.

« On offre [dans le système actuel] des solutions curatives, c’est-à-dire pour traiter la personne qui est malade – dans ce cas-ci la personne itinérante – plutôt que de voir le phénomène de l’itinérance et d’y apporter des solutions qui seraient davantage collectives », constate Mme Bergeron-Leclerc, qui a mené le projet de recherche de pair avec Pierre-André Tremblay, professeur en sociologie.

« Le mandat, c’était de dire : cet ensemble d’interactions dans lequel se retrouvent les itinérants, comment c’est organisé ? Comment ils vivent ça ? », souligne pour sa part M. Tremblay, en précisant que le but de l’étude n’était pas de proposer des solutions, mais de faire un portrait de la situation régionale.

Un recensement des études existantes sur l’itinérance au Québec, de l’observation directe sur le terrain ainsi que des entrevues avec des intervenants formés pour intervenir auprès des itinérants, comme des travailleurs de rue, et d’autres intervenants indirects, comme des policiers ou des avocats, ont été réalisées. Des entrevues auprès de personnes en situation d’itinérance ont également été menées.

Pierre-André Tremblay, professeur en sociologie à l’UQAC, et Marie-Claude Clouston, agente de planification programmation et recherche à la Direction de santé publique du CIUSSS de la région. Christiane Bergeron-Leclerc, professeure en travail social à l’UQAC, absente de la photo, étant en France au moment de l’entrevue, a mené de pair avec M. Tremblay le projet de recherche sur l’itinérance dans la région.

L’étude, menée sur trois ans, a reçu 128 000 $ en financement, indique Marie-Claude Clouston, agente de planification programmation et recherche à la Direction de Santé publique.

Instabilité résidentielle

Premier constat : l’itinérance dans la région, si elle n’est pas très visible, demeure cependant un phénomène bien présent, différent du stéréotype associé à l’itinérant vivant dans la rue, une réalité en fait « très rare » à Saguenay, précise Pierre-André Tremblay.

Les personnes itinérantes dans la région se trouvent plutôt en situation d’itinérance « cachée », en vivant une instabilité résidentielle, ce qui ajoute à la difficulté de faire le portrait du phénomène. « C’est la pointe de l’iceberg », explique le professeur.

L’organisation des services sur le territoire régional, ceux-ci étant concentrés à Chicoutimi, a un impact sur la réalité des personnes itinérantes, ont aussi remarqué les chercheurs. L’été, plusieurs convergent vers Saguenay, tandis qu’à l’hiver, nombre d’itinérants de la région préfèrent séjourner à Montréal, où les services sont plus nombreux pendant la saison froide.

Plus d’hébergement pour les femmes

Les chercheurs ont également constaté que le réseau d’hébergement pour les femmes est plus développé dans la région que pour les hommes. « Les femmes sont moins nombreuses, mais ont davantage accès à des solutions d’hébergement un peu plus à long terme que les hommes », souligne Mme Bergeron-Leclerc, en précisant que cette particularité diffère de la situation des grands centres urbains.

Pierre-André Tremblay rappelle que les personnes itinérantes, bien que vues comme marginalisées, font partie de la société et entretiennent, comme chaque citoyen, de nombreuses relations. « On a tendance à voir les itinérants comme des exclus, du monde en dehors. […] Au contraire, [l’itinérance] est tout à fait intégrée à notre société », conclut-il.

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UN PLAN D'ACTION COMMUNAUTAIRE EN VUE 

Un plan d’action communautaire sur l’itinérance doit voir le jour dans les prochains mois dans la région, piloté par un comité formé par le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS).

Le comité, qui a vu le jour en janvier sous l’initiative de la direction Santé mentale et dépendance du CIUSSS du Saguenay-Lac-Saint-Jean, rassemble une douzaine de personnes, en provenance des différents services de direction concernés par la question de l’itinérance.

Les membres du comité s’appuieront sur L’Étude sur le phénomène de l’itinérance au Saguenay-Lac-Saint-Jean, dont les trois rapports seront rendus publics après le 10 avril. 

« Les résultats nous permettront de mieux comprendre les difficultés d’accès aux services pour cette clientèle, et de nous aider à faciliter leur accès », a souligné Julie Lavoie, directrice Santé mentale et dépendance du CIUSSS, dans une déclaration transmise par écrit.

Le plan d’action communautaire, qui doit être réalisé en collaboration avec différents intervenants du milieu, permettra d’identifier les orientations régionales qui « guideront l’organisation des services pour les personnes en situation d’itinérance ou à risque de le devenir ».

Les faits saillants de l’étude régionale sur l’itinérance peuvent être consultés en ligne sur le site du CIUSSS (http://bit.ly/2YE52Wj). 

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LA RÉGION AU DERNIER RANG

Le Saguenay-Lac-Saint-Jean est la région qui compte le moins de personnes en situation d’itinérance visible, avec 134 personnes dénombrées le 24 avril dernier, dont trois ont passé la nuit dehors.

Le dénombrement, dont les résultats ont été rendus publics la semaine dernière, a été réalisé le soir du 24 avril dans 11 régions de la province par des bénévoles et partenaires du milieu.

Il s’agissait du premier exercice du genre mené à travers la province par le ministère de la Santé et des Services sociaux, afin d’établir le profil des personnes touchées par l’itinérance.

Cette démarche menée à l’échelle provinciale est cependant indépendante de l’étude régionale sur l’itinérance, initiée par le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la région (voir autre texte).

Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, le dénombrement a été mené par les travailleurs de rue à Chicoutimi et Alma, de 20 h à 23 h, peut-on lire dans le rapport du ministère.

La majorité des personnes dénombrées se trouvaient dans une ressource de transition, au nombre de 55, dans un refuge pour femmes victimes de violence conjugale, où 29 étaient hébergées, ainsi que dans un centre de crise ou dans un organisme offrant plusieurs services, où le décompte s’est établi à 32 personnes. Trois personnes seulement ont passé la nuit dans un lieu extérieur.

À travers la province, 5789 personnes en situation d’itinérance visible ont été dénombrées durant l’exercice, dont la majorité, 3149 personnes, se trouvait à Montréal.

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DÉFINITION

Itinérance visible

Une personne est considérée en situation d’itinérance visible lorsqu’elle ne possède pas de domicile fixe permanent. Les situations associées à l’itinérance visible varient : la personne peut se trouver dans la rue, s’abriter dans une voiture ou encore être accueillie dans une ressource d’hébergement d’urgence, un refuge pour femmes victimes de violence, un centre de thérapie, à l’hôpital ou encore se trouver dans un centre de détention, entre autres.

Itinérance cachée

Les personnes en situation d’itinérance cachée vivent une instabilité résidentielle. Elles peuvent être hébergées temporairement chez d’autres personnes ou occuper une chambre dans un hôtel ou un motel, sans avoir de domicile fixe permanent. Les personnes qui demeurent dans une maison de chambres sont également considérées en situation d’itinérance cachée.

Source : Dénombrement des personnes en situation d’itinérance au Québec le 24 avril 2018, ministère de la Santé et des Services sociaux

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L'ITINÉRANCE DANS LA RÉGION EN BREF

Problèmes de consommation et prison

La principale raison évoquée ayant mené les individus dénombrés à perdre leur logement demeure les problèmes de consommation dans la région. Cette proportion, à 28 %, est semblable à celle des autres régions, en excluant Montréal, selon les données du ministère de la Santé et des Services sociaux.

La proportion des personnes en situation d’itinérance ayant affirmé avoir perdu leur logement à la suite d’une incarcération est cependant plus importante dans la région. Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, 21 % des répondants ont fourni cette raison, tandis qu’elle est de 10 % dans les autres régions, toujours en excluant Montréal.

Des hommes de 30 à 49 ans

Dans la région, comme ailleurs au Québec, la majorité des personnes touchées par l’itinérance, soit environ les deux tiers, sont des hommes.

Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, 45,9 % des personnes itinérantes recensées étaient âgées de 30 à 49 ans, une situation semblable à celle du reste de la province.

Plusieurs Autochtones

Selon les données du ministère, 20,7 % des personnes itinérantes dans la région sont d’origine autochtone, ce qui classe le Saguenay-Lac-Saint-Jean au deuxième rang des 11 régions faisant partie du dénombrement, derrière l’Outaouais, où 25 % des itinérants sont des Autochtones.

Itinérance cachée : difficile à évaluer

Le ministère a également tenté de dénombrer les personnes en situation d’itinérance cachée, un exercice qui demeure cependant difficile.

Dans la région, 37 personnes ont été dénombrées, la majorité se trouvant dans une maison de chambres. Au Québec, 670 personnes en situation d’itinérance cachée ont été comptées.