Le territoire québécois est vaste et qu’il est impensable de traiter d’aussi grandes surfaces, pour des raisons techniques et économiques.

Victime du cycle de la tordeuse, la forêt idyllique n’existe pas

La décision du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) de récolter 200 000 mètres cubes de bois dans l’environnement immédiat de la station de ski du Valinouët rappelle que la forêt idyllique n’existe pas à long terme au Québec et qu’elle est soumise à des perturbations naturelles qui la transforment.

La tordeuse des bourgeons de l’épinette n’a jamais manqué un seul rendez-vous. L’insecte, qui transforme les sapinières en désert après trois ou quatre ans de défoliation, fait un retour en force dans les forêts du Québec tous les 30 ans et frappe à des degrés différents, d’une épidémie à l’autre. Les chercheurs ne sont toujours pas en mesure d’en déterminer l’intensité et la durée, laquelle peut s’étendre sur une dizaine d’années.

Hubert Morin, professeur et chercheur à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et titulaire de la Chaire industrielle de la forêt boréale, rappelle que les épidémies de tordeuse constituent un stade de développement de la forêt.

Le professeur et chercheur Hubert Morin, de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et titulaire de la Chaire industrielle de la forêt boréale, voit les choses de façon différente quand il observe le paysage et y constate la présence de l’insecte ravageur.

« On rêve toujours à la forêt idyllique avec des gros arbres verts. La forêt a plusieurs stades de développement et chaque stade a une durée dans le temps. Les épidémies de tordeuse constituent un stade de développement de la forêt et c’est comme ça depuis qu’il y a des arbres », explique le scientifique spécialisé en écologie forestière, conscient que les opérations de récolte réalisées à proximité des villes soulèvent des débats houleux entre les citoyens et le MFFP.

La tordeuse des bourgeons de l’épinette n’a jamais manqué un seul rendez-vous.

Le chercheur Wladimir Smirnoff a bien développé l’insecticide biologique BT à la station de Chute-aux Galets pendant les années 1970. L’arrosage est donc évoqué régulièrement par les opposants aux coupes forestières, mais cette solution comporte des limites.

Le professeur Morin rappelle que le territoire québécois, propice au développement des épidémies de tordeuse, est vaste et qu’il est impensable de traiter d’aussi grandes surfaces, pour des raisons techniques et économiques.

Traiter pour récolter

« En général, le traitement permet de ralentir l’avancement de l’épidémie pour donner quelques années de plus afin de permettre de récupérer le bois quand il a encore une valeur économique », reprend Hubert Morin.

Les expériences récentes confirment que les villégiateurs et citoyens qui habitent à proximité des peuplements affectés par la tordeuse sont loin d’être favorables aux plans de récupération. Les plans mis en place par le MFFP sont de plusieurs centaines de milliers de mètres cubes.

L’insecte fait un retour en force dans les forêts du Québec tous les 30 ans.

Le professeur ne jette pas la pierre à la planification du ministère. « Le MFFP a ses propres contraintes puisqu’il doit assurer des garanties d’approvisionnement aux entreprises », souligne-t-il.

Le professeur ne rejette pas l’expérimentation de nouvelles façons de faire, dont des plans de récupération des peuplements avec des plus petits volumes sur plusieurs années.

Dans les forêts infectées, on retrouve plein de cocons comme celui-ci sur les aiguilles des arbres.

Une telle démarche nécessiterait la collaboration des citoyens qui accepteraient des récoltes dès que l’insecte est présent. Le professeur affirme que le ministère a entre les mains toutes les données pour identifier rapidement les forêts à risque puisque, d’une épidémie à l’autre, l’insecte a tendance à revenir dans les mêmes peuplements.

Cette stratégie pourrait se traduire par des chantiers de l’ordre de 40 000 ou 50 000 mètres cubes au lieu de ponctions qui sont du double au triple au même endroit, lorsqu’un plan spécial est décrété, comme c’est le cas pour le Valinouët.

« Une coupe forestière bien faite ne cause pas de dommage au sol. Si vous ne récupérez pas les arbres et qu’ils finissent par tomber, il va aussi y avoir une modification chimique des sols », soutient le professeur, en s’appuyant sur les travaux réalisés depuis plusieurs années par des collègues des sciences fondamentales.

Stratégie de récolte

Un étudiant de l’UQAC mène des travaux de recherche sur la meilleure fenêtre pour récolter les peuplements ravagés par la tordeuse afin d’obtenir la valeur la plus élevée pour la tige. En général, après trois ans de défoliation, il ne reste qu’une année pour procéder à la récupération du bois avant que le longicorne ne fasse son apparition, comme il le fait après un feu de forêt.

Le chercheur Hubert Morin est d’avis qu’il serait possible, pour l’UQAC, d’ouvrir un chantier en collaboration avec le gouvernement pour identifier des solutions différentes dans les méthodes de récupération. Les résultats de recherche ne sont pas complétés, mais il y a des éléments qui militent en faveur d’une intervention plus hâtive dans les peuplements attaqués par la tordeuse.

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UN INSECTE VORACE

La dernière épidémie de la tordeuse des bourgeons de l’épinette, que l’on situe dans les années 1980, a fait disparaître 16 millions de mètres cubes de bois dans la seule unité de gestion Saguenay-Sud-et-Shipshaw, qui s’étend aujourd’hui du réservoir Pipmuacan à la Réserve faunique des Laurentides.

Le chiffre est impressionnant puisque la possibilité forestière annuelle du Québec pendant cette épidémie était d’un peu plus de 30 millions de mètres cubes de bois. L’insecte ravageur avait à l’époque frappé dans plusieurs régions forestières en même temps. Les nuées de papillons s’assemblaient autour des lumières un peu partout à proximité des peuplements de sapins. 

À l’époque, le président de l’Association forestière régionale, Gérard Poulin, était fonctionnaire au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP). Il se rappelle que c’est pendant cette épidémie que les chercheurs ont constaté que l’insecte pouvait s’attaquer également aux peuplements d’épinettes noires en plus des sapinières.

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs évalue chaque année l’intensité de l’épidémie de la tordeuse afin de réaliser des projections pour la saison de végétation. Cette vérification est réalisée par des techniciens. Ils procèdent à la récolte de branches afin de faire le décompte des larves et vérifier si les insectes sont toujours présents, en croissance ou en diminution.

« À première vue, les foyers d’infestation demeureraient les mêmes en 2020-2021 au Saguenay–Lac-Saint-Jean, mais l’intensité pourrait augmenter. Dans tous les cas, on ne s’attend pas à une diminution. D’autres analyses plus poussées seront nécessaires afin d’obtenir un portrait plus complet et plus détaillé », a indiqué la porte-parole régionale du MFFP, Catherine Thibeault. 

Quand l’arbre se fait attaquer par la tordeuse sur plusieurs années, il meurt et d’autres insectes le mange. Il devient alors inutile pour l’industrie forestière.

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VALLÉE DES FANTÔMES

Les chercheurs de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) spécialisés dans l’étude de peuplements de la forêt boréale et de la tordeuse vont se déployer dans la vallée des Fantômes, au parc national des Monts-Valin, pendant l’été. Ils vont étudier les composantes de cette zone particulière du parc, laquelle constitue un attrait touristique hivernal de premier plan pour le Saguenay–Lac-Saint-Jean, afin de bien décrire les structures de peuplement.

La direction du parc évalue la possibilité de procéder à des arrosages à l’insecticide biologique BT pour freiner les ravages de l’insecte pendant la prochaine saison. La Sépaq devra obtenir les autorisations nécessaires pour procéder à ces arrosages, si jamais elle opte pour cette solution afin de protéger ce secteur en haute altitude.

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RÉCOLTE DE TREMBLE

Le bois récolté dans le cadre des plans spéciaux est redistribué entre les détenteurs de garanties d’approvisionnement. Les opposants aux récoltes dans le sud du lac Kénogami ont laissé entendre que le tremble récolté était tout simplement transformé en copeaux pour la production de biomasse sans grande valeur.

Le tremble est récupéré et dirigé vers la scierie Valibois, de Saint-David-de-Falardeau, qui récupère les parties des tiges de qualité de sciage pour la production de bois de palettes. Le tremble ou le bouleau de qualité pâte sont effectivement mis en copeaux pour approvisionner l’usine Elkem Métal, laquelle utilise ce résidu dans son procédé industriel.

L’usine Valibois assure la gestion de la garantie d’approvisionnement de 18 000 mètres cubes de tremble et de 9000 mètres cubes de bouleau accordée à Elkem Métal par le ministère.