Maxence Martin a eu l’idée de faire chanter les forêts quand un collègue lui a dit que ses graphiques ressemblaient à une onde musicale.
Maxence Martin a eu l’idée de faire chanter les forêts quand un collègue lui a dit que ses graphiques ressemblaient à une onde musicale.

Vallée des Fantômes: quand les arbres composent une symphonie

Guillaume Roy
Guillaume Roy
Initiative de journalisme local - Le Quotidien
Les vieilles sapinières de la vallée des Fantômes, dans le parc national des Monts-Valin, se préparent pour un concerto. Faire chanter les vieilles forêts : tel est l’outil de vulgarisation scientifique que développent le chercheur Maxence Martin et son équipe, en transformant les cernes des arbres en notes musicales.

Après avoir fait chanter une vieille pessière située au sud-est du lac Mistassini dans le cadre de son doctorat, Maxence Martin, qui est maintenant chercheur postdoctoral à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), s’attaque maintenant à la vallée des Fantômes, une forêt vieille d’au moins 5000 ans ! Cette fois, le rôle de premier plan reviendra aux sapins baumiers, accompagnés d’épinettes blanches. « Faire chanter les forêts est le moyen que j’ai trouvé pour vulgariser ma recherche », lance le chercheur d’origine française, qui a eu le déclic lorsqu’un de ses collègues lui a fait remarquer que les courbes décrites par les cernes ressemblaient étrangement à une onde sonore.

Marika Tremblay, une étudiante en biologie à l’UQAC, travaille sur le projet d’inventaire.

Il a fallu deux ans de travail bénévole au chercheur spécialisé dans l’étude des vieilles forêts pour trouver comment transformer les cernes en notes musicales.

Au gré des saisons, les arbres poussent à des vitesses différentes, selon la quantité de soleil qu’ils reçoivent, la quantité de neige, la température et les perturbations, par exemple. Cet été, l’équipe de Maxence Martin, composée de collègues de l’UQAC et d’employés de la Sépaq, fait l’inventaire de six parcelles de 400 mètres carrés (20 m sur 20m). Ils répertorient tous les arbres marchands de plus de neuf centimètres de diamètre à hauteur de poitrine. Ils recensent aussi les arbres morts au sol et la régénération, pour mieux comprendre pourquoi la forêt est telle qu’elle est.

Des données seront récoltées dans six placettes cet été, mais l’équipe cherche un étudiant à la maîtrise pour poursuivre le travail .

Sur chaque site d’inventaire, l’équipe récolte au moins 15 carottes, des morceaux extraits de l’arbre qui permettent d’étudier les cernes de croissance d’arbres différents. Ces carottes sont soigneusement numérotées et elles seront étudiées en laboratoire. Les données de croissance seront extraites, puis traduites en notes musicales, explique Maxence Martin.

Chaque cerne représente une note. Si l’arbre a grandi rapidement, les cernes sont espacés et la note est aiguë. Lorsque l’arbre pousse lentement, sous le couvert forestier ou lors d’épidémies, par exemple, les cernes sont plus serrés et le son est grave.

Le garde-parc Ariel Ferland-Roy est le pilote de drones au parc national des Monts-Valin.

« On peut ainsi entendre le son d’une épidémie de tordeuse, lorsqu’il y a plusieurs sons graves consécutifs, note le chercheur. C’est plus instinctif pour comprendre la dynamique des forêts qu’en lisant un texte ou en déchiffrant des graphiques. »

Étant donné que chaque essence d’arbre a une dynamique différente, il est aussi possible d’entendre les épinettes blanches à travers les sapins baumiers. « On pourrait utiliser un instrument différent selon le type d’arbres, en prenant les cuivres pour l’épinette et les cordes pour le sapin », explique-t-il, avant d’ajouter qu’il n’a pas encore eu le temps de se pencher là-dessus.

Les drones sont utilisés pour évaluer l’impact des randonneurs dans les milieux sensibles.

En attendant le concerto des Fantômes, il est possible d’écouter les premières compositions de Maxence Martin, où l’on retrouve différentes mélodies d’une forêt d’épinettes noires 86 ans après un feu ou encore de vieilles forêts d’au moins 263 ans situées au nord du Lac-Saint-Jean à www.symphoniesboreales.com. Pendant la mélodie, qui dure environ une minute trente, on entend entre 18 et 50 arbres de 80 à 300 ans, informe le chercheur.

Chaque cerne d’un arbre représente une note. Plus l’arbre a poussé rapidement, plus la note est aigue.

Quand l’art épouse la science

Le concept est si original qu’il a su charmer l’Orchestre symphonique du Saguenay–Lac-Saint-Jean, de même que Yannick Plamondon et Benoît Fortier, du Conservatoire de Québec. Ces derniers ont adapté les symphonies boréales, qui devaient être jouées par l’Orchestre le 21 mars dernier, mais la COVID-19 a forcé le report du spectacle. Une exposition itinérante a aussi été mise sur pied et sera dévoilée pour la première fois à Ville-Marie, au Témiscamingue, en janvier. « C’est un parcours sous la forme d’un habitat immersif, où les gens peuvent écouter les symphonies et en apprendre plus sur les dynamiques de la forêt boréale. »

François Gionest récolte une carotte d’arbre pour connaître son âge et pour le faire chanter.

Des oeuvres visuelles et des textes accompagnent aussi cette exposition. Pour l’instant, aucune visite n’est prévue au Saguenay–Lac-Saint-Jean, mais Maxence Martin a bien hâte de présenter son projet dans la région.

Percer les mystères des vieilles forêts

Dans les hauteurs des monts Valin, ce sont les sapins baumiers qui dominent. « Les sapinières sont souvent au sommet des pentes, parce que ce sont des forêts qui brûlent moins souvent et le sapin se régénère mal après les feux », explique le chercheur.

Chaque carotte d’Arbre est méticuleusement emballée pour être analysée en laboratoire.

Et selon une étude réalisée par Guillaume de Lafontaine, de l’Université Laval, en 2007 et en 2008, il n’y a aucun signe de feu depuis au moins 5000 ans.

« Il est même permis de croire que le site n’aurait pas connu de feu de forêt depuis la dernière déglaciation », décrivait-il dans un bulletin de la Sépaq à l’époque.

Faire chanter les vieilles forêts est un outil de vulgarisation qui permet de comprendre plus facilement les dynamiques forestières, estime le chercheur Maxence Martin.

Ainsi, les principales perturbations seraient les épidémies de la tordeuse des bourgeons de l’épinette et les rigueurs hivernales. En étudiant la forêt à différentes altitudes, Maxence Martin espère déceler le gradient des impacts de ces différentes perturbations. « En basse altitude, la tordeuse a un impact majeur et plus on monte, plus la neige influence la dynamique de la forêt », dit-il.

Bien qu’elles aient plus de 5000 ans, les vieilles forêts de la forêt boréale ne sont pas si faciles à repérer pour le commun des mortels. « Les vieilles forêts au Québec n’ont rien de si spectaculaire à première vue, parce qu’on ne retrouve pas de très gros arbres, comme dans l’Ouest canadien », explique le chercheur.

N’empêche qu’elles demeurent complexes et fascinantes, et qu’on doit mieux les connaître pour savoir comment protéger ces écosystèmes. « Si on dit qu’on veut conserver 30 % de vieilles forêts, par exemple, on doit savoir lesquelles ont le plus grand intérêt écologique. »

Pour compléter le projet de recherche dans les monts Valin, Maxence Martin souhaite recruter un étudiant à la maîtrise au cours des prochaines semaines ou des prochains mois. Une chance unique de devenir un des premiers chefs d’orchestre de la forêt boréale.

Un outil pédagogique unique pour le parc

Le partenariat entre l’UQAC et le parc national des Monts-Valin permettra de développer des parcours pédagogiques uniques. « C’est un partenariat parfait, soutient Ariel Ferland-Roy, garde-parc et technicien du milieu naturel du parc. On les aide avec des ressources humaines et logistiques et, de leur côté, ils nous fournissent des connaissances incroyables, que l’on va pouvoir réutiliser pour l’interprétation et la communication dans le parc. »

Le concept reste encore à peaufiner, entre autres pour déterminer comment les chants des Fantômes se rendront aux oreilles des visiteurs, mais une chose est sûre : le parc souhaite valoriser cet outil scientifique et pédagogique auprès de sa clientèle.

Des drones de plus en plus utilisés

Il y a quatre ans, le parc national des Monts-Valin a été le premier de la Sépaq à faire l’acquisition d’un drone. Depuis, les utilisations ne cessent de croître. D’abord acheté pour faire des photos promotionnelles, le drone sert à faire des cartes aériennes précises du parc, explique le garde-parc et pilote de drone Ariel Ferland-Roy.

Un protocole a été développé et testé dans d’autres parcs pour évaluer la dégradation des milieux alpins sensibles causée par les randonneurs. « Ces données permettront de mieux planifier les sentiers et de faire de la sensibilisation au besoin », ajoute ce dernier.

De plus, les drones permettent de mieux planifier les infrastructures et on peut même s’en servir pour faire des recherches de sauvetage à l’aide d’une caméra thermique.