Vaincre les embûches de l’enseignement à distance au secondaire

Guillaume Roy
Guillaume Roy
Initiative de journalisme local - Le Quotidien
Pendant près d’un mois, les étudiants du secondaire se sont retrouvés en congé forcé. Il n’existait pas de structure officielle pour offrir les cours à distance. Depuis quelques semaines, les cours ont repris, mais plusieurs embûches demeurent pour s’assurer que tous les élèves acquièrent les compétences requises.

Assis dans le confort de son salon, Miguel Bouffard, 15 ans, est heureux comme un poisson dans l’eau de faire l’école à la maison. « C’est une merveilleuse façon d’apprendre en offrant aux jeunes la liberté d’aller à leur rythme », soutient l’étudiant à l’École polyvalente des Quatre-Vent qui n’a aucune difficulté à l’école. Ce dernier souligne qu’il peut désormais exécuter ses travaux plus rapidement, ce qui lui laisse plus de temps pour ses loisirs.

Il est toutefois bien conscient que tout le monde n’est pas dans la même situation. « J’ai plusieurs amis qui ne font rien du tout », dit-il, tout en ajoutant qu’il procrastine lui aussi par moment, surtout pour aller jouer dehors quand il fait beau.

« Pour plusieurs personnes, c’est souvent plus tentant de jouer aux jeux vidéo que de faire des travaux scolaires », ajoute pour sa part Éloane Garneau, qui étudie elle aussi en 4e secondaire aux Quatre-Vent.

Laissés à eux-mêmes, certains étudiants semblent déjà en vacances d’été. Selon Évelyne Lamontagne, professeure en science pour les secondaires 1 et 2 à l’École polyvalente des Quatre-Vents, seulement les deux tiers des élèves assistent à ses cours, qu’elle offre depuis quelques semaines.

« Quand je me suis rendu compte qu’on ne retournerait pas à l’école, je me suis mise à paniquer un peu, dit-elle. Avec les démarches lancées par la Commission scolaire, j’ai été capable de lancer mes cours en ligne, mais il faut beaucoup de travail pour rejoindre les élèves. Une de ses élèves a lancé un groupe sur Messenger pour faciliter la communication en secondaire 1. Pour les secondaires 2, la professeure a dû relancer les parents pour présenter l’offre de formation à distance de deux heures par semaine, qui n’est toutefois pas « obligatoire ». « On va essayer de cibler les élèves qui ne sont pas là pour tenter de les rejoindre », dit-elle.

Chantale Simard, la directrice des services de l’enseignement à la Commission scolaire du Pays-des-Bleuets, admet que l’enseignement à distance ne correspond pas à tous les types d’élèves. « On doit trouver des solutions pour valoriser la formation et en faire la promotion, parce que c’est possible que l’on soit encore dans la même situation en septembre ».

Transformer des techniques d’enseignement en personne vers des plateformes virtuelles est un défi immense, surtout quand tout doit se faire de manière précipitée. « Depuis le 16 avril, notre équipe de conseillers pédagogique a offert plus de 40 formations pour faciliter la transition, touchant ainsi près de 700 professeurs », explique-t-elle, soit environ les deux tiers du personnel enseignant. Ces formations, et des services personnalisés de dépannage, ont servi à les outiller pour utiliser quatre environnements numériques, soit Moodle, Google Classroom, Teams et Via.

Avec plusieurs nouvelles plateformes, Miguel Bouffard et Éloane Garneau trouvent qu’il est parfois difficile de s’y retrouver. « Ça devient parfois compliqué », remarque Miguel. « On est un peu laissé à nous-mêmes pour apprendre à se débrouiller avec ces plateformes-là », ajoute Éloane. Simplement s’habituer à toutes ces plateformes constitue pratiquement un cours en soi.

Selon Patrick Giroux, professeur en enseignement et spécialiste des technologies éducatives à l’UQAC, les professeurs doivent prendre le temps de bien enseigner les différentes fonctionnalités sur une plateforme avant de commencer l’enseignement. « Plus un apprenant est confiant d’utiliser une technologie, plus il est capable de demeurer attentif lors d’une visioconférence », dit-il. Une notion importante alors qu’une de ses études a également démontré que l’attention chutait beaucoup plus rapidement lors d’une visioconférence. Chez les adultes, l’attention commençait à baisser après seulement vingt minutes d’écoute, ce qui laisse présager une capacité d’attention encore plus faible chez les jeunes, remarque le professeur.

Étudiante autonome, Éloane Garneau s’adapte somme toute assez bien à ces nouveaux environnements, même si elle estime rater certaines informations, car elle reçoit trop de messages chaque jour. Pour l’instant, la majorité des cours visent à faire la révision des acquis, dit-elle, ce qui ne lui pose pas trop d’ennui.

Miguel Bouffard estime pour sa part qu’il existe beaucoup d’incertitude dans certains cours, notamment en anglais et en français, car les travaux sont habituellement réalisés en classe dans ces matières.

Les deux étudiants soulignent toutefois qu’ils n’ont jamais arrêté leur cours de mathématiques, car le professeur, Serge Boivin, avait déjà implanté le concept de classe inversée. Dans ce modèle, la théorie est offerte en ligne et les questions et les exercices se font en classe. « Depuis le début de la pandémie, au lieu de répondre aux élèves en classe, je réponds sur Facebook d’abord avec un message enregistré, pour qu’ils puissent l’écouter quand ils veulent, puis en direct s’ils ont besoin d’explications supplémentaires », dit-il.

Depuis trois ans, l’enseignant explique donc toutes les notions de mathématiques sur une page YouTube, en prenant bien soin d’acclimater les étudiants à cette façon d’apprendre différemment en début d’année scolaire. « Ça permet aux étudiants de cheminer à leur rythme, de réécouter les explications au besoin et de budgéter leur temps pour se préparer aux examens », dit-il, avant d’ajouter que cette technique a permis de réduire de moitié le temps de travail à la maison. Sans compter qu’elle permet de s’adapter rapidement à un contexte d’apprentissage à distance.

Étant donné que la classe inversée force les élèves à être plus autonomes, elle ne convient pas à tous les élèves, admet Serge Boivin. Pour l’instant, la technique semble toutefois combler les étudiants interviewés dans le cadre de ce reportage.

« Quand l’école s’est arrêtée, il nous restait trois chapitres et j’ai pu continuer à apprendre, mais à la maison », se réjouit Miguel Bouffard.

« Même si je préfère poser mes questions en personne, la classe inversée permet de continuer nos apprentissages comme avant », ajoute Éloane Garneau.

Pendant ce temps, plusieurs professeurs doivent composer avec un mois d’école en moins, car plusieurs cours se sont arrêtés le 13 mars dernier, avant la mise en place d’un « plan d’urgence » du ministère de l’Éducation.

« Pour la fin de l’année scolaire, le ministère nous demande de concentrer notre travail sur les savoirs essentiels, note Chantale Simard. Les professeurs s’assurent donc de consolider les acquis et de cibler les nouveaux apprentissages qui permettent aux élèves d’accéder au niveau supérieur. »

Pour changer aussi rapidement leur méthode d’enseignement, les professeurs ont dû déployer des efforts titanesques en travaillant d’arrache-pied pour développer du contenu adapté, ajoute-t-elle. « Avec tout ce qui a été fait, on sera en meilleure position pour débuter la prochaine année scolaire. »

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REVOIR LE MODÈLE D’ENSEIGNEMENT

Quand vient le temps d’apprendre en ligne, il faut oublier les longs cours magistraux en misant plutôt sur de courtes périodes d’enseignement, suivies de discussions et d’outils asynchrones, car l’attention est encore plus faible que dans une salle de cours.

Pour garder l’attention des jeunes, Patrick Giroux, professeur en enseignement et spécialiste des technologies éducatives à l’UQAC, estime qu’il est préférable de favoriser l’interaction avec les jeunes pour garder leur attention lors d’une période d’apprentissage en ligne. « Par exemple, on peut présenter plein de petites capsules, d’environ cinq minutes, et lancer des discussions avec les élèves en pigeant des noms au hasard, dit-il. Ça garde les apprenants éveillés. »

L’apprenant doit aussi être à l’aise dans l’environnement numérique pour maximiser le sentiment d’efficacité. « Si les jeunes se sentent à l’aise, et qu’ils comprennent bien les fonctionnalités, ils n’auront pas de stress et ils pourront se concentrer sur les apprentissages », ajoute Patrick Giroux.

Son collègue à l’UQAC, Stéphane Allaire, lui aussi professeur de pratiques éducatives, renchérit qu’il faut utiliser différents outils synchrone (en direct) et asynchrone (en différé), pour maximiser les apprentissages. « Il faut offrir de la flexibilité en permettant aux gens de faire une partie du travail quand ils veulent, tout en gardant des interactions sociales constantes », souligne l’homme qui a développé une approche d’enseignement en ligne pour les classes multiâge, utilisée dans plusieurs petits villages isolés du Québec.

Ce modèle a toutefois des limites, car il s’applique moins bien à des grands groupes. « Pour offrir un suivi personnalisé et s’assurer que les élèves se sentent interpellés, cette approche fonctionne moins bien au-delà de 30 ou 40 étudiants », dit-il.

Une aide aux parents (et aux élèves) inquiets ?

ÉtudeSecours, une entreprise privée, a mis sur pied une plateforme d’apprentissage en ligne il y a une dizaine d’années. « Nous offrons des cours en ligne et de l’accompagnement personnalisé en ligne aux élèves du secondaire et nous collaborons avec près de 300 écoles à travers le Québec, privées et publiques », explique Marie-Claude Harnois, la directrice générale. Selon cette dernière, la plateforme s’adresse aussi bien aux élèves surdoués qu’aux élèves en difficulté, qui cadre mal avec le modèle scolaire. Les élèves peuvent donc utiliser la plateforme pour suivre tous leurs cours, en plus d’obtenir le soutien d’un professeur. « On vend surtout un autre produit qui permet de faire la révision de la matière de façon structurée, avec des exercices, des tests et des vidéos explicatives », ajoute cette dernière. Pour 220 dollars, il est possible d’accéder à ce matériel, mais il faudra débourser un total de 400 dollars pour ajouter 15 heures d’enseignement en direct avec un professeur.