«Une prison dans une prison», témoigne une infirmière du CHSLD de La Colline

Louis Tremblay
Louis Tremblay
Le Quotidien
« J’ai vu des affaires que j’espère que je ne verrai plus jamais de ma carrière. C’est trop difficile quand une résidente nous demande pourquoi son mari l’a abandonnée et ne vient plus jamais la voir. On tente de lui faire comprendre doucement et le lendemain elle nous pose encore la même question. »

Celle que nous appellerons Martine pour les fins de cette entrevue, puisqu’elle ne veut pas être identifiée, est au front depuis la première minute où le virus mortel a été confirmé au CHSLD de la Colline. Ses larmes coulent ; elle prend une longue pause, puis évoque cette solitude nécessaire imposée aux résidents.

Martine exprime la peur, les masques, la fatigue et les pauses qui n’existent plus depuis 12 jours en raison des urgences avec lesquelles ils doivent composer. Cette infirmière chevronnée a beaucoup souffert de la fin abrupte de la relation intime avec les personnes sur qui elles veillent et avec qui se nouent, au fil du temps, des « liens presque familiaux ».

« On entre vite dans les chambres. On porte nos masques et visières. Ça arrache le cœur quand une résidente nous approche et veut embrasser notre visière. Soudainement, elles (les résidents) ne reconnaissent plus les astronautes qui viennent les soigner. Nos résidents, d’habitude, on les serre dans nos bras. On les embrasse et on développe une relation comme si nous étions une famille. On ne peut pas prendre les mains d’une dame de 80 ans avec des gants pour la rassurer. »

L’infirmière, qui doit être bienveillante et s’assurer de donner les meilleurs soins aux personnes vulnérables, a changé du jour au lendemain. Elle doit maintenant garder les résidents dans les chambres pour les empêcher de propager le virus. Une prison dans une prison, illustre-t-elle.

« Ils sont seuls dans la chambre. Ils n’ont pas de télévision ou de radio. C’est terriblement long et on voit ça tout le temps. C’est pour leur bien, mais... »

Si les gens dans la rue trouvent la distanciation sociale dure, le personnel en CHSLD qui compose avec le COVID-19 a lui aussi à respecter une forme de distanciation sociale qui est assez difficile. Martine évoque la difficulté à respecter cette consigne quand elle sent la détresse du résident ou de la résidente qu’elle voudrait serrer dans ses bras pour la rassurer, ou s’asseoir quelques minutes sur le bord du lit pour parler un peu, mettre de la chaleur dans la froideur de ce décor surnaturel de soignants déguisés en cosmonautes.

Cette interdiction de chaleur humaine s’est même invitée dans le rituel de la mort. En CHSLD, insiste Martine, ce rituel fait partie de la vie normale en raison de l’état de santé des résidents qui sont admis. Les infirmières, préposées ou même auxiliaires développent des liens avec les familles et participent au cheminement du départ d’un parent. En temps de COVID-19, les soignants sont privés de cette gratification humaine.

« La COVID-19 est un éclair. Une journée, le résident a la COVID-19 et n’est pas trop pire dans son fauteuil roulant. Le lendemain, il est couché et doit recevoir de la morphine pour éviter les souffrances. Il est trop tard pour la famille à partir du moment où le protocole commence. La personne n’est plus là. »

« Il n’y a pas une journée, reprend Martine, où l’un de nous ne pleure pas. Quand ce n’est pas sur le département, c’est le soir chez lui. C’est éprouvant physiquement, mais c’est surtout le psychologique qui frappe à la longue. »

Le personnel de la Colline n’a jamais été préparé à affronter ce tsunami, selon Martine. Dans les premiers jours des préparatifs, le personnel du CHSLD a fait le tour de tout ce qu’il y a de réserve dans l’immeuble, raconte-t-elle. Des sacs de boîtes de gants ont été envoyés à l’urgence de l’hôpital de Chicoutimi.

« Quand on a eu les premiers cas, c’était la brousse. On a travaillé pendant quelques jours sans protection, prétend-elle. Nos collègues s’infectaient et quittaient le travail. »

Petit à petit, l’équipement de sécurité est arrivé. Les spécialistes des infections ont aidé à développer les bonnes pratiques pour l’habillement, mais la peur du virus persiste vraisemblablement.

« C’est bien beau de dire que les jeunes s’en sortent, mais ça arrive que des jeunes meurent. Des soignants meurent. On a aussi peur pour notre famille, mon mari est confiné. »

Or, le travail est devenu exténuant physiquement. Une infirmière, qui a 15 ou 20 résidents à sa charge, doit faire le rituel de l’habillement 15 ou 20 fois quand elle fait la tournée. Elle ne compte plus le nombre de fois où elle se lave les mains pendant un quart de travail.

« On a peur de contaminer nos collègues. On a peur de se faire contaminer. »

Depuis vendredi, Martine et ses collègues respirent un peu plus. C’était pratiquement jour de fête avec l’arrivée du personnel du D2 de l’Hôpital de Chicoutimi. « Ça fait 12 jours qu’on nous dit qu’on va avoir du renfort. Les gens n’y croyaient plus. Ils sont arrivés. »

Néanmoins, elle assure que la gestionnaire locale a été extraordinaire, de même que le supérieur de cette dernière.

Martine a vu les nouvelles. Les personnes âgées abandonnées dans des conditions abominables.

« Même si on n’a pas eu d’aide, malgré la fatigue, je peux vous jurer que pas un seul résident de la Colline n’a été laissé avec une culotte mouillée ou souillée. On courait. Il n’y avait pas de pause. Peut-être un repas un peu froid, mais nos résidents ont toujours été propres. On a notre honneur. »