Michel Lemieux président du Syndicat des professeurs et des répartiteurs du CQFA (SPRCQFA) et Manon Tremblay, présidente du Conseil central du Saguenay-lac-Saint-Jean (CSN).

Une pénurie d'instructeurs crée une situation critique au CQFA

La pénurie de pilotes a un tel impact sur le personnel d’instructeurs du Centre québécois de formation aéronautique (CQFA) du Cégep de Chicoutimi que le syndicat qui les représente craint pour la poursuite des opérations.

Son président, Michel Lemieux, a lancé un cri d’alarme, lundi matin, et interpellé les maires et députés de la région, ainsi que la ministre Andrée Laforest, pour mettre un terme à la saignée. Le Syndicat des professeurs et des répartiteurs du CQFA (SPRCQFA) leur a envoyé des lettres pour solliciter une rencontre d’urgence afin de discuter du problème en prévision des négociations de 2020.

Dans un monde où le transport aérien est en progression fulgurante, le manque de pilotes siphonne le personnel navigant vers le haut. Les transporteurs de niveau I, comme Air Canada ou Air Transat, vident ceux de niveau II, comme Jazz, Air Inuit et autre Nolinor, et ceux-ci recrutent chez les petits transporteurs de niveau III et les écoles de pilotage, qui se vident de leurs instructeurs, dénonce M. Lemieux. Selon lui, la situation crée un cercle vicieux puisque si les instructeurs quittent les écoles pour aller chez les transporteurs aériens, cela amplifie la pénurie, car il n’y a plus personne pour former de nouveaux pilotes.

« Le problème, explique le président du SPRCQFA, c’est que nos salaires n’ont pas suivi. » À l’époque, les instructeurs en pilotage avaient une bonification salariale par rapport à leurs collègues des autres départements du cégep. Mais au fil des années, non seulement l’écart ne s’est pas maintenu, mais il est maintenant négatif.

Pendant ce temps, ils ont augmenté dans les écoles privées de pilotage, ce qui complique la tâche d’attirer de nouveaux instructeurs au CQFA. Et quand des écoles privées de la région de Montréal obtiennent leur accréditation de cours collégial – tel qu’annoncé en août à Saint-Jean-sur-Richelieu –, cela devient plus difficile de les convaincre de traverser le parc des Laurentides. « Les lois du marché se sont appliquées, mais pas dans la fonction publique. Et parce que nous sommes une petite gang de 28 professeurs, on a été souvent tassés dans les dernières négos. Maintenant, on doit agir », a commenté M. Lemieux, en cela appuyé par la CSN et la Fédération nationale des enseignants et enseignantes du Québec (FNEEQ), ainsi que la direction du CQFA et du Cégep de Chicoutimi.

Catastrophe annoncée

Le monde de l’instruction traverse la tempête parfaite. Pendant les années 80, l’aviation a connu des hauts et surtout des bas. Les pilotes ne se trouvaient pas d’emplois et ceux qui en décrochaient s’y maintenaient. Aujourd’hui, ceux-ci ont atteint l’âge de la retraite et leur départ coïncide avec une expansion fulgurante du transport aérien en raison des pays émergents. 

Selon les chiffres cités par Michel Lemieux, il y avait 290 000 pilotes de ligne dans le monde, en 2017, et il devra y en avoir 620 000 en 2036. Au Canada, il en manquera 3000 en 2025.

Jeunes courtisés

Cela fait en sorte que la progression des carrières de pilote est fulgurante. Il y a quelques années, une compagnie de niveau II ne regardait même pas le curriculum vitae d’un pilote qui n’avait pas 2000 à 3000 heures. Ça faisait en sorte qu’un jeune qui terminait son cours commercial avec 250 heures n’avait pratiquement pas le choix de suivre son cours d’instructeur et allait enseigner le pilotage pour garnir son carnet de vol, tout en travaillant pour des petites compagnies de nolisement. Pour ceux qui décidaient finalement de poursuivre leur carrière en enseignement, le nec plus ultra était de se retrouver au CQFA.

Mais aujourd’hui, en raison de la pénurie de pilotes de ligne, le jeune tout frais émoulu de son cours est déjà courtisé par Jazz, qui l’assoit sur le siège de droite (copilote) avec seulement 250 heures, même s’il lui en manque 1250 pour avoir sa licence de ligne. Au bout de 24 mois, il a assez d’heures pour migrer sur le siège de gauche. 

Ce sont les écoles de pilotage qui en souffrent.

Cela fait en sorte que les écoles privées ont dû augmenter de façon importante les salaires des instructeurs, jusqu’à cinq fois ce qui se payait au début des années 2000.

Là-dessus, Michel Lemieux a une anecdote : « On a un instructeur qui a eu une offre de British Airways qui en avait besoin pour former ses pilotes en Angleterre. Ils lui ont proposé 299 000 $ par année. »

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DES DÉPARTS À LA RETRAITE ET DES BESOINS ACCRUS

Le Centre québécois de formation aéronautique (CQFA) va bientôt voir partir à la retraite neuf de ses 28 instructeurs et peine à en recruter de nouveaux.

« Nous avons un p’tit dernier qui vient de terminer sa formation d’instructeur... il a 58 ans », raconte avec un sourire en coin Michel Lemieux.

La recrue, Daniel Bélanger, avait suivi la formation de pilote de brousse au CQFA avant de travailler pour Air Saguenay, puis il a joint l’Aviation royale canadienne comme pilote de CF-18. Au lieu de lorgner les lignes aériennes à sa retraite, il a préféré suivre un cours d’instructeur pour rester dans la région.

« Nous avons aussi deux professeurs de 64 et 70 ans qui retardent le moment de leur retraite. Mais pour nous, c’est comme rouler avec la roue de secours. Avec notre nouveau programme (en approbation au ministère de l’Éducation), nous aurons besoin de 12 instructeurs de plus. Avec les neuf qui vont partir à la retraite, ce sont donc 21 professeurs que nous devons recruter. »

L’exemple du Service aérien

Michel Lemieux demande à Québec d’agir comme il l’a fait avec le Service aérien du gouvernement (SAG), qui voyait aussi ses pilotes de CL-415 et d’avion-ambulance joindre les lignes aériennes. « Le Conseil du trésor a été obligé de s’asseoir et de négocier. C’est sûr que nous, on ne transporte pas des ministres ; mais on forme ceux qui les pilotent », dit-il.

Évidemment, il y en aura toujours qui choisiront de piloter « des grosses machines ». Et le CQFA ne pourra jamais concurrencer les 250 000 $ que gagne un pilote chez Air Canada. 

« Mais il y en a qui veulent la qualité de vie qu’offre le métier d’instructeur et ce sont eux qu’il faut pouvoir aller chercher avec de meilleurs salaires. »

Par exemple, il fut une époque où les employés du CQFA avaient un salaire comparable aux inspecteurs de Transports Canada. Mais là, l’écart est maintenant de 40 % et la qualité de vie y est la même. « On n’est plus compétitifs. On ne demande pas 40 %, mais il faut faire un pas. Il faut s’asseoir et s’entendre sur un pourcentage », dit Michel Lemieux.

Lorsque le collège Air Richelieu a obtenu une accréditation pour offrir le diplôme d’études collégiales en pilotage, le premier ministre Legault, cofondateur d’Air Transat, a réitéré l’importance de conserver une école d’excellence comme le CQFA et promis de tout mettre en œuvre pour augmenter les cohortes de finissants afin de répondre aux besoins du marché.

« Nous espérons que ce n’étaient pas que des beaux discours et nous avons l’intention de le leur rappeler pendant la prochaine négo », conclut l’enseignant.