Une mort évitable

« Qui a tué notre petit-fils ? » Depuis 13 mois, cette question vient hanter quotidiennement l'esprit de A.S. et de sa conjointe, grands-parents du petit Charles (prénom fictif) qui, le 18 juin 2016, est décédé à l'âge de 22 mois dans des circonstances suspectes. Depuis, l'enquête de la Sûreté du Québec (SQ) pour éclaircir les circonstances de la mort du petit garçon suit son cours, tandis que le rapport du Bureau du coroner du Québec se fait attendre.
Le 27 juin dernier, l'affaire a fait grand bruit à la suite du dépôt par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse d'un rapport révélant des lacunes importantes dans le fonctionnement de la Direction de la protection de la jeunesse du Saguenay-Lac-Saint-Jean.
Désirant livrer leur état d'âme face au silence de tous les intervenants au dossier, dont la Division des enquêtes des crimes contre la personne de la Sûreté du Québec dans ce qui pourrait devenir un infanticide, les grands-parents paternels avouent qu'ils n'en peuvent plus de ne pas avoir de réponse. C'est pourquoi ils ont sollicité une entrevue au Quotidien qui a duré plus de deux heures pour raconter en détail la vie trop courte de l'enfant.
Selon A.S., le petit Charles est né d'un couple plutôt dysfonctionnel vivant dans un village du nord du Saguenay. La mère faisait preuve de négligence dès la naissance, en ne procurant pas les boires nécessaires la nuit, négligeant les changements de couche dès les premiers jours après la naissance, etc. Selon le témoignage rendu, l'infirmière du CLSC mandatée pour effectuer la première visite n'aurait pas effectué de retour au foyer parce que la mère aurait prétexté sa non-disponibilité et des absences pour ne plus la revoir.
Le couple serait allé vivre chez des parents proches avec le petit Charles pendant un mois avant de retourner chez lui et de se séparer définitivement trois semaines après leur retour à la vie commune. Charles fréquentait son père en garde partagée à raison d'une fin de semaine sur deux, une période qui avait tendance à s'allonger face aux réticences de la mère à prendre en charge le petit.
Les 22 mois de vie de Charles ont permis aux grands-parents paternels de fréquenter l'enfant. 
« On a fait bien des voyages pour l'amener ici, à la maison. C'était un enfant enjoué qui aimait regarder passer les motoneiges devant notre maison. Jamais il ne s'est passé quinze jours sans que Charles ne vienne ici à la maison. La DPJ était peut-être déjà dans le décor, mais on ne le savait pas. On l'a su un mois avant son décès. C'est quelqu'un qui en avait assez de voir que l'enfant avait des blessures qui a fait un signalement à la DPJ », explique la grand-mère.
Entre décembre 2015 et juin 2016, moment où entre un nouveau personnage dans la vie de Charles, A.S. se rappelle avoir vu des ecchymoses au front, à la joue, au coin d'un oeil, d'une lèvre, au bout d'un doigt, toujours explicables sous prétexte que l'enfant était turbulent, apprenait à marcher, etc. 
« Charles a eu la langue perforée, une incision à une oreille qui a nécessité deux points de suture. Selon les informations qu'on a eues, Charles serait tombé dans le bain. Comment s'est-il coupé l'oreille sans avoir d'ecchymoses sur le corps après être tombé dans le bain ? » interroge A.S. Le constat d'une enflure à une main n'aurait jamais reçu d'explications.
Blessures à la jambe
En ce qui a trait à la blessure à une jambe subie à deux endroits, A.S. affirme que la mère se serait déplacée à l'urgence de l'hôpital de Jonquière, où une radiographie n'aurait pas permis de constater une blessure au haut du genou sans fracture. Le port d'une attelle de plastique a alors été recommandé, mais ce n'est que trois semaines plus tard lors d'une visite effectuée par le père à l'hôpital de Chicoutimi qu'une fracture au fémur a été constatée. « À l'hôpital, ils nous ont demandé ce qui était arrivé. On a répété la version que nous avait donnée la mère. »
Selon les renseignements obtenus par A.S. à travers les contacts policiers, trois versions auraient été données pour expliquer la blessure soit une chute d'un pouf, d'un coffre à jouets et d'un quatre roues. C'est cette dernière blessure qui aurait entraîné le signalement auprès de la DPJ le 16 mai avec la suite tragique que l'on connaît survenue le 18 juin.
Un silence qui pèse lourd
Les grands-parents paternels du petit Charles avouent que le silence entourant les circonstances de la mort de l'enfant commence à peser lourd et ils sont furieux de ne pas savoir la vérité.
Selon les renseignements obtenus par A.S., mais qui n'ont pu être corroborés par la Sûreté du Québec, le décès de Charles a été constaté le samedi 18 juin 2016 entre 8 h et 9 h le matin à l'hôpital d'Alma, dans des circonstances qui demeurent nébuleuses.
La veille de sa mort, Charles aurait fait une chute en tombant d'un tricycle qui lui aurait causé une ecchymose au front. La saisie du tricycle et une analyse par la Sûreté du Québec n'auraient pas permis d'établir qu'il s'agit de la cause de la mort. « On ne sait rien d'officiel pour expliquer sa mort, mais selon ce que j'ai pu apprendre, c'est un coup porté à l'abdomen qui aurait causé des lésions internes et des hémorragies », affirme A.S.
Le petit corps a été transporté à Montréal pour des fins d'autopsie et ce n'est que 11 jours plus tard qu'il a pu être récupéré en vue de son incinération. « Le jeudi matin de l'incinération, la SQ ne voulait pas que le corps soit incinéré. Elle n'a permis l'incinération que le jeudi soir chez Alliance funéraire. C'est à ce moment qu'on a appris que ça pouvait être d'ordre criminel. Ça nous a sciés en deux ».
Treize mois plus tard, les grands-parents trouvent que le silence des enquêteurs, du Bureau du coroner et le comportement de la DPJ entourant la mort de Charles commence à peser lourd. Ce poids s'ajoute au fait que tous les événements touchant Charles se sont produits pratiquement sous leur propre nez, ce qui contribue à hausser leur niveau de remords. Les événements leur font comprendre maintenant certains comportements de l'enfant, à une certaine époque. « Je suis en crisse parce qu'on veut savoir. On aimerait un jour tourner la page. Advenant qu'il y ait des accusations criminelles de déposées, ça va prendre combien de temps avant que ça se termine ? »
L'autre crainte exprimée par les grands-parents est que l'on ait affaire à un crime parfait qui demeure impuni et sombre dans l'oubli après que le dossier aura été tabletté. Cette crainte est amplifiée par le fait qu'il y a trois semaines, des enquêteurs provenant de Québec sont venus et ont demandé s'il y avait du nouveau dans le dossier, ce qui n'a rien de rassurant.
A.S. assure qu'en effectuant cette sortie médiatique, il ne cherche pas à nuire à l'enquête en cours, mais cherche à connaître la vérité. « Je combats actuellement deux cancers, mais ce n'est rien à côté de ce que je vis actuellement autour de la mort de Charles », conclut-il.
Du côté de la Sûreté du Québec, la porte-parole Hélène Nepton a mentionné que l'enquête entourant cette mort suspecte se poursuivait sans plus de commentaires.